La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
La démesure ibérique : conquérir Pékin et Mexico
[lundi 01 octobre 2012 - 12:00]
Histoire
Couverture ouvrage
L'Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle
Éditeur : Fayard
350 pages / 23.08 € sur
Résumé : L’histoire parallèle d’un échec (l’installation des Portugais en Chine) et d’un succès (la victoire castillane sur Mexico) vers 1520 explique une "mondialisation" précoce reposant sur la violence.
Page  1  2  3 


Des concepts pour comprendre des processus passés : démesure et mondialisation

Le moteur de la mobilisation ibérique se situe à plusieurs niveaux. Premièrement, de manière assez prosaïque, Portugais et Castillans sont à la recherche des "îles aux Epices" (les Moluques) pour en contrôler le commerce juteux. Les uns partent de l’est, de l’Estado de Indias portugais, alors que les autres s’appuient sur un espace atlantique et américain dont ils découvrent seulement l’existence. Deuxièmement, la volonté d’évangéliser pousse des centaines de missionnaires vers l’inconnu, souvent à la recherche du martyre. Ces velléités alimentent plusieurs projets de conquête de la Chine dans la deuxième moitié du XVIe siècle.  

Troisièmement, et c’est la principale thèse de S. Gruzinski, les Européens ont une propension à mettre en œuvre des projets qui dépassent largement leur capacité matérielle, voire leur entendement : ce que l’auteur nomme "la démesure". Cette hybris (posée comme trait dominant de l’éthos de la civilisation gréco-latine) pousse Cortés à s’attaquer avec une poignée d’hommes affamés à une solide organisation politique et militaire. Les Portugais ne sont pas en reste, qui envisagent une conquête militaire de l’Empire du Milieu depuis leurs geôles cantonaises  .

Comme dans Les Quatre Parties du monde  , qui s’appuyait sur le concept de sphère, S. Gruzinski fait référence au philosophe Peter Sloterdijk pour expliquer cette démesure européenne : "Si la modernité est bien le saut dans le monstrueux que décrit Peter Sloterdijk et la capacité d’assumer l’entière responsabilité des crimes commis ou à commettre, Cortés est porteur de cette modernité."   Cette ambition démesurée et monstrueuse s’accompagne donc systématiquement du recours à la violence dans les faits comme dans le discours. Une violence capable d’être mise en action simultanément dans des lieux extrêmement éloignés : Méditerranée, Asie, Mexique… Il y aurait donc eu au XVIe siècle un véritable "choc des civilisations" qui aurait permis au camp ibérique la "capture du continent américain (…) qui s’inscrit dans une course vers l’Asie"  .

La démesure alimente ainsi les débuts de la mondialisation : "l’émergence d’une sphère globale (…) les premiers balbutiements d’une synchronisation planétaire"  , "l’avènement d’une conscience-monde et d’un imaginaire planétaire"   ; "si “clash de civilisations” il y a eu, ce n’est donc que dans la perspective d’une histoire globale que cette formule peut avoir un sens."   Prenant le contre-pied de Samuel Huntington, S. Gruzinski note que tout n’est pas affrontements de monolithes culturels : les chocs sont aussi créateurs de nouveaux territoires socioculturels, des "“middle grounds” à la croisée des religions et des civilisations"   ; des métissages se produisent  . De plus, après le choc, c’est-à-dire après les années 1560, un espace de circulation planétaire, reposant sur les échanges commerciaux, relie Europe, Amérique et Asie : l’argent de Potosi est effectivement frappé en Chine. L’économie-monde, chère à Fernand Braudel, est dès lors en marche.

L’Aigle et le Dragon est un livre stimulant et un exemple de maîtrise des sources et des événements. On ne peut qu’encourager la lecture d’un tel ouvrage alors qu’une histoire nationale (et nationaliste) est (encore) prônée par certains, et tant pis pour "les noms imprononçables des empereurs aztèques"  . L’auteur ne s’en cache pas, ses préoccupations sont celles d’un homme du XXIe siècle : il cherche dans le passé une "généalogie de notre regard actuel"  . S. Gruzinski nous a en effet habitués, depuis Les Quatre Parties du monde, à une terminologie contemporaine avec les notions de "choc des civilisations", de "mondialisation" et d'histoire "globale". D’une part, la puissance de la Chine capable d’absorber la rencontre avec les Portugais rappelle la domination du géant asiatique sur l’économie mondiale. Den Xio Ping ne disait-il pas en 1978 que "peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, du moment qu’il attrape des souris" ? D’autre part, la Mexico de Cortés, métissée, occidentalisée et modernisée, est devenu "l’un des monstre urbains de l’Amérique latine"  . On ne peut dès lors s’empêcher de penser à la violence qui règne sur le territoire mexicain depuis le déclenchement de la guerre contre les narcotrafiquants.

Par ailleurs, l’ambition de faire une histoire globale n’est-elle pas démesurée – fille d’une histoire totale braudélienne   ? Aujourd’hui Serge Gruzinski ne fait pas cavalier seul, car plusieurs publications récentes, présentées sur nonfiction.fr, témoignent du dynamisme de ce courant. Les concepts et les objectifs ne sont pas encore parfaitement définis entre histoire connectée, histoire globale, histoire de la mondialisation, etc. et le terme de civilisation doit encore être discuté  . Des collaborations internationales sont sans aucun doute nécessaires pour disposer d’une plus grande symétrie dans les sources. Les centres d’intérêt des historiens chinois, par exemple, sont-ils ceux des historiens "occidentaux" ?.
 

A lire également sur nonfiction.fr:

- Notre dossier "Histoire mondiale, histoire globale, histoire connectée..."

 

Guillaume GAUDIN
Page  1  2  3 
Titre du livre : L'Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle
Auteur : Serge Gruzinski
Éditeur : Fayard
Collection : Nouvelles Etudes Historiques
Date de publication : 04/01/12
N° ISBN : 978-2213656083
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici