La démesure ibérique : conquérir Pékin et Mexico
[lundi 01 octobre 2012 - 12:00]
Histoire
L'Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle
Éditeur : Fayard
Le problème des sources : appréhender le(s) revers de l’histoire
L’ouvrage de Serge Gruzinski montre à quel point il n’est pas aisé d’écrire une histoire symétrique des rencontres au XVIe siècle. En effet, les sources sont peu nombreuses, rédigées par les acteurs de la Conquête, quasi inexistantes pour saisir le point de vue des Mexicas, ou encore perdues dans une masse documentaire méconnue des historiens occidentaux pour la Chine
.
Autant l’épopée de Cortés est bien connue, car les lettres qu’il adresse régulièrement à Charles Quint sont rapidement diffusées et imprimées, autant la geste de Tomé Pires reste floue, ses lettres étant perdues. Que reste-t-il ? De rares lettres portugaises rédigées autour de 1524 par deux membres de l’ambassade, Christovão Vieira et Vasco Calvo. Ajoutons les chroniques postérieures tant castillanes que portugaises de l’expansion. De ces sources partielles et partiales, Serge Gruzinski réussit à restituer la vision des acteurs. Cortés dans ses lettres s’évertue à légitimer ses actes auprès de l’Empereur : "le scénario que présente Cortés semble réglé comme du papier à musique". ((p. 161) Le récit postérieur du conquistador Bernal Diaz del Castillo est également à aborder avec beaucoup de précautions. Comme pour tant de périodes historiques, la reconstruction des événements et des représentations est délicate.
Ce constat est d’autant plus vrai lorsqu’on s’intéresse à la vision de l’Autre qui occupe plusieurs chapitres de
L’Aigle et le Dragon ((I. L’ouverture sur le monde ; VIII. Le nom des autres ; X. Opacité ou transparence ; XIII. La place des Blancs)). Par exemple, "c’est la perte des sources indigènes et la réécriture indienne et coloniale de l’histoire qui entretiennent l’impression que l’invasion espagnole aurait totalement pris au dépourvu les sociétés locales."
. À défaut de sources indigènes, S. Gruzinski fait appel au
Codex de Florence, une enquête menée par le franciscain Sahagún auprès de survivants qui se sont battus contre les Espagnols. Une autre question est de savoir si les Indiens ont oui ou non pris les Castillans pour des dieux
. Une fine analyse linguistique ne permet pas de résoudre le problème de façon catégorique
.Du côté chinois les sources sont également limitées, d’abord parce que l’ambassade de Tomé Pires est un non-événement, et sans doute aussi parce que peu d’études ont été entreprises par les historiens dans ce domaine. Les sources de seconde main (en nombre restreint) ne donnent qu’une vision incomplète de cet événement du point de vue de l’empire céleste. Voici un défi (démesuré ?) pour les historiens du XXIe siècle : connecter des historiographies nationales particulièrement cloisonnées par la langue (et le manque de chercheurs ?).
De l’inégalité des peuples devant le "choc des civilisations"
Serge Gruzinski dresse un tableau de différences entre la Chine et le Mexique susceptible d’éclairer la croisée des destins de deux peuples confrontés à l’arrivée des Européens. L’explication micro et circonstancielle n’est pas écartée : les acteurs, Pires et Cortés, sont tous deux doués d’une acuité et d’une intelligence propre à la négociation et à repérer les faiblesses de l’autre. L’ambition de Cortés, l’impossibilité pour lui de reculer (il a désobéi au gouverneur de Cuba) explique peut-être sa détermination. Au contraire, Pires refuse de négocier avec les autorités chinoises au-delà du mandat que le roi lui a fixé.
Dans une approche plus macro, Serge Gruzinski s’arrête longuement sur les caractéristiques de chaque civilisation en présence. La Chine semble avoir été mieux préparée au "choc des civilisations" : "L’empire chinois est avant tout une colossale machine administrative et judiciaire, rodée depuis des siècles."
Malgré de graves problèmes de corruption, la Chine est un vaste espace commercial, qui dispose de l’écriture, de l’imprimerie, de réseaux de transports. La Mésoamérique est un espace politique fragmenté en plusieurs cités : la Triple Alliance mexica impose un tribut aux cités qu’elle domine sans jamais tenter de les "mexicaniser" politiquement ou culturellement. Cette alliance est récente et fragile, des cités comme Tlaxcala acceptant difficilement la domination de Tenochtitlan. Alors que la Chine est un espace ouvert sur la mer et l’intérieur à l’époque médiévale, l’Amérique des Mexicas est largement cloisonnée. Pour autant, les Chinois ont une conscience nette de l’étranger, du "barbare" (grâce à des contacts anciens), ce qui est moins le cas des Mexicas, peuple récemment venu du nord. Ainsi, les Portugais sont vite considérés comme des étrangers, des "sauvages", voire des criminels, qu’il faut expulser ou dont il faut éventuellement profiter pour le commerce. Du côté mexicain, "il est difficile de repérer les premières réactions", mais les indigènes ont pour habitude d’intégrer les étrangers venus d’autres cités, ils "accordent toujours une place à l’autre."
Sans compter que les Chinois connaissent le canon et les armes à feu, alors que les Mexicas ignorent le fer et ont une conception du combat et de la guerre très éloignée de celle des Castillans.
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