L’abandon du cannibalisme
[mardi 18 septembre 2012 - 23:00]
Ethnologie, Anthropologie
Les mangeurs d'autres. Civilisation et cannibalisme
Éditeur : Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Problèmes de civilisation
Le gros de la thèse de Guille-Escuret se concentre dans le chapitre 4 : "la preuve et l'épreuve". Il y montre comment la question scientifique du cannibalisme (son existence – ou non – ainsi que ses modalités) devient une question politique, voir même, idéologique : "le cannibale devient une balle que se renvoient les accusateurs et les 'disculpateurs', dans un match interminable où il s'agit de savoir si la civilisation est ou non une menteuse arrogante"
. Il interroge ensuite l'épistémologie du témoignage : la question est, de fait, centrale. Le cannibalisme nous parvient d'abord par le témoignage, comme une image retouchée a posteriori, corrigée ou censurée
. Entre les "faux témoignages" et les "témoignages faux", beaucoup de voyageurs, comme d'anthropologue par la suite, donneront à leurs exposés un aspect militant : les premiers verront des anthropophages partout quand les seconds nieront jusqu'à leur existence. Les exemples sont nombreux des premiers chrétiens au capitaine Cook en passant par les fameux "primitifs" du 19ème siècle. Chez les anthropologues, on retrouve convoqué le grand Evans-Pritchard et ses Azandés ; chez les philosophes, Arens et surtout Montaigne, abondamment cité dans tout l'ouvrage.
On l'aura compris, l'épistémologie est bien, avec le cannibalisme, le sujet central du livre. Sous bien des aspects, le cannibalisme devient presque même une excuse pour parler épistémè. Guille-Escuret achève ainsi son livre avec deux chapitres consacrés au dualisme qui ouvre son livre : l'opposition nature/culture. En commençant d'abord par présenter les débats scientifiques sur l'intérêt nutritif de l'anthropophagie (notamment chez les Aztèques) face aux raisons culturelles
, l'auteur en vient très vite à inviter à sa table les inévitables Sahlins et Descola. Si, chez le premier, on retrouve une explication psychologique des actes anthropophages, on sait mieux (en France du moins) que le second s'oppose à l'universalisme de l'opposition nature/culture, qui reste pour lui l'une des marques de l'Occident. Puisque les sociétés non occidentales n'opposent pas nature et culture, elles ne connaissent pas le tabou qui est le nôtre du cannibalisme.
L'Occident aurait-il, alors, "perdu [la nature] en cours de route" ?
. Si il faut voir dans cet abandon au moins partiel une évolution de notre société, Guille-Escuret rappelle qu'évolution n'est pas synonyme de progrès. Et si caractériser notre société par une évolution n'est pas, en théorie, la nier chez l'autre, on voit qu'en pratique l'affaire est différente. Ainsi, "la domination dans nos mentalités civilisées [trahit] le changement chez nous en absence de changement chez l'autre"
. Mais l'auteur se garde bien de faire la morale, il s'en défend même. Pour lui, il s'agit là de mettre fin aux "morales insidieuses"
qui ruinent tout espoir de travail scientifique. Ce n'est pas parce que notre société évolue, change, qu'elle progresse. Contre toute attente, Guille-Escuret s'attaque de front aux fétichistes du progrès dans son antagonisme avec les autres, faisant d'eux des sous-évolués.
L'intérêt de
Les mangeurs d'autres va ainsi bien au-delà de la question du cannibalisme. Certes, les questions d'ordre épistémologique soulevées dans le livre l'ont déjà été maintes fois en sciences sociales, mais la façon dont Guille-Escuret les traite est incontestablement neuve. Et quoique souvent difficile d'accès pour une partie du grand public, le texte reste d'une lecture agréable, l'auteur ayant le sens de la mise en scène textuelle et de "la petite phrase"3nf3
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