Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Danilo Kiš, autre grande figure explorée dans l’essai, est un héritier de la révolution de Rawicz, il est comme lui “à la recherche d’un nouveau régime verbal qui permet de passer du témoignage à la fiction. Cela suppose un changement du mode qui est désormais marqué par un mélange de haute poétique et d’ironie, mélange qui aboutit finalement à une multiplication des voix narratives permettant de rendre compte de la fureur de l’époque” . Le romancier serbe, héritier de Bruno Schulz et de Proust, est marqué par la disparition du père, qui hante tous les morceaux épars du Sablier, grand roman sur la nostalgie et l’identité. Comme Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance, Kiš ne peut présenter un récit documentaire à la première personne (il n’a pas connu la déportation) mais veut trouver de l’ordre dans le désordre, faire entendre sa voix dans la cacophonie génocidaire grâce à une innovation stylistique unique, mélange d’énumérations, de collages et d’ironie. Les deux hommes font partie de la “génération intermédiaire”, qui survit au XXe siècle grâce à son imagination littéraire.
Qui témoigne pour le témoin ?
L’un des grands mérites du livre de Prstojevic est également de remettre en lumière le grand Winfried Georg Sebald, auteur catholique allemand disparu en 2001, qui dans Les Émigrants, Les Anneaux de Saturne ou Austerlitz fit coïncider récit de vie et récits de voyage, fiction et documentaires, micro-récit et amplitude narrative. En tenant à écrire “à partir de la version socialement intériorisée de l’Histoire nationale, un récit en contrepoint du passé commun” , Sebald réintroduit le doute et le soupçon, redonnant du relief et des chemins tortueux à la vérité historique, plaçant ainsi sa littérature et sa poésie aux antipodes du témoignage légitime. Mais, nous dit Prstojevic, “la disparition de Sebald marque la fin d’une littérature. Celle qui, dans la cacophonie multiculturelle, résistait encore à la logique du postmodernisme triomphant” .
Les tacles contre les “romans de seconde zone” que sont HHhH de Laurent Binet et Démon de Thierry Hesse, ou encore sa méfiance à l’égard du Jan Karski de Yannick Haenel prouvent son aversion contre “les ventriloques de papier taillés selon les besoins du moment” . En interprétant le présent à l’aune du passé, ils font le chemin de Primo Levi et de Rawicz à rebours, nous avertit Prstojevic. On peut lui objecter que tout peut être matériau littéraire, que ses réticences font écho à celles gardiens jaloux de la mémoire de l’après-guerre. Mais dans ce cas, pour reprendre Paul Celan “qui témoigne pour le témoin ?”.
Pour tous les auteurs mis en lumière par Prstojevic, l’écriture fut non seulement la preuve que le passé avait existé mais aussi l’assurance que le futur arriverait envers et contre tout, malgré le camp, le ghetto, la quasi-disparition, l’oubli. C’est peut-être ainsi que La Nuit d’Elie Wiesel doit résonner : “Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto / Du fond du miroir, un cadavre me contemplait / Son regard dans mes yeux ne me quitte plus”![]()
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