La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Les alphabets de la disparition
[lundi 10 septembre 2012 - 11:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Le témoin et la bibliothèque. Comment la Shoah est devenu un sujet romanesque
Éditeur : Cécile Defaut
240 pages / 22,80 € sur
Résumé : Comment la parole étouffée de la Shoah s’est-elle affranchie des contours du témoignage pour endosser les parures de la fiction ?
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Témoigner, raconter, inventer
On sent chez Prstojevic une affection particulière pour un auteur, Piotr Rawicz, francophone d’origine polonaise, bohème et fantasque, qui aimait à briser tabous et idoles, et renvoyait dos à dos la victimisation et l’anéantissement. Son roman, Le Sang du ciel, paru en 1961 et écrit en français, ne s’inscrit plus dans la lignée du témoignage, il affirme la liberté de la fiction, se donne l’obligation d’inventer pour raconter, d’innover pour honorer. Rawicz revendiquait ainsi une certaine licence poétique : “Je suis devenu allergique à l’emploi au premier degré de certains substantifs tels ‘criminel’, ‘bourreau’, ‘victime’, ‘tortionnaire’, ‘folie’. […] À la limite, le martyre des Juifs sous Hitler […] est ridiculisé par le conformisme stylistique, par les flots de la déclamation et de la théâtralité bon marché” . Pour dire la Shoah, il faut accepter que la vérité ne coïncide pas totalement avec la vérité de l’historien, ni avec celle des autres survivants. Il faut, nous dit Rawicz, accepter sa littérarité, et sa singularité.

Danilo Kiš, autre grande figure explorée dans l’essai, est un héritier de la révolution de Rawicz, il est comme lui “à la recherche d’un nouveau régime verbal qui permet de passer du témoignage à la fiction. Cela suppose un changement du mode qui est désormais marqué par un mélange de haute poétique et d’ironie, mélange qui aboutit finalement à une multiplication des voix narratives permettant de rendre compte de la fureur de l’époque” . Le romancier serbe, héritier de Bruno Schulz et de Proust, est marqué par la disparition du père, qui hante tous les morceaux épars du Sablier, grand roman sur la nostalgie et l’identité. Comme Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance, Kiš ne peut présenter un récit documentaire à la première personne (il n’a pas connu la déportation) mais veut trouver de l’ordre dans le désordre, faire entendre sa voix dans la cacophonie génocidaire grâce à une innovation stylistique unique, mélange d’énumérations, de collages et d’ironie. Les deux hommes font partie de la “génération intermédiaire”, qui survit au XXe siècle grâce à son imagination littéraire.

Qui témoigne pour le témoin ?
L’un des grands mérites du livre de Prstojevic est également de remettre en lumière le grand Winfried Georg Sebald, auteur catholique allemand disparu en 2001, qui dans Les Émigrants, Les Anneaux de Saturne ou Austerlitz fit coïncider récit de vie et récits de voyage, fiction et documentaires, micro-récit et amplitude narrative. En tenant à écrire “à partir de la version socialement intériorisée de l’Histoire nationale, un récit en contrepoint du passé commun” , Sebald réintroduit le doute et le soupçon, redonnant du relief et des chemins tortueux à la vérité historique, plaçant ainsi sa littérature et sa poésie aux antipodes du témoignage légitime. Mais, nous dit Prstojevic, “la disparition de Sebald marque la fin d’une littérature. Celle qui, dans la cacophonie multiculturelle, résistait encore à la logique du postmodernisme triomphant” .

Les tacles contre les “romans de seconde zone”  que sont HHhH de Laurent Binet et Démon de Thierry Hesse, ou encore sa méfiance à l’égard du Jan Karski de Yannick Haenel prouvent son aversion contre “les ventriloques de papier taillés selon les besoins du moment” . En interprétant le présent à l’aune du passé, ils font le chemin de Primo Levi et de Rawicz à rebours, nous avertit Prstojevic. On peut lui objecter que tout peut être matériau littéraire, que ses réticences font écho à celles gardiens jaloux de la mémoire de l’après-guerre. Mais dans ce cas, pour reprendre Paul Celan “qui témoigne pour le témoin ?”.

Pour tous les auteurs mis en lumière par Prstojevic, l’écriture fut non seulement la preuve que le passé avait existé mais aussi l’assurance que le futur arriverait envers et contre tout, malgré le camp, le ghetto, la quasi-disparition, l’oubli. C’est peut-être ainsi que La Nuit d’Elie Wiesel doit résonner : “Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto / Du fond du miroir, un cadavre me contemplait / Son regard dans mes yeux ne me quitte plus”.
 

Anne-Laurence GOLLION
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Titre du livre : Le témoin et la bibliothèque. Comment la Shoah est devenu un sujet romanesque
Auteur : Alexandre Prstojevic
Éditeur : Cécile Defaut
Date de publication : 10/09/12
N° ISBN : 2350183211
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