La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

La rentrée de la nonfiction
[dimanche 02 septembre 2012 - 14:00]

A l’heure où la presse guette l’avènement de la perle de la rentrée littéraire, nonfiction.fr se penche sur la rentrée des essais et ouvrages de sciences humaines, traditionnellement fixée au mois d’octobre.

 

Une victoire à la Pyrrhus ?

La rentrée s’annonce aussi rude pour le gouvernement sur le plan économique que sur le plan éditorial. Nombre d’essais politiques vont en effet alimenter les accès d’indignation et confessions de scepticisme qui commencent à s’exprimer dès que sont évoqués les 100 premiers jours du mandat de François Hollande. Deux des tenants historiques de la deuxième gauche, Jacques Julliard et Michel Rocard, vont en effet rappeler le Président à son devoir de volontarisme malgré le contexte auquel il fait face. Le premier décrit dans Les Gauches françaises. Histoire, politique et imaginaire (Flammarion, le 26 septembre) la remise en question des repères historiques de la gauche qui l’éloigne de son patrimoine révolutionnaire fondé sur l’égalité. Le second publie avec Pierre Larrouturou La Gauche n’a plus le droit à l’erreur. Chômage, précarité, crise financière : Arrêtez les rustines ! (Flammarion, le 29 août), sorte de manifeste du collectif Roosevelt 2012. En parallèle, Fayard publiera le 12 septembre La cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, ouvrage posthume de Bruno Trentin, ancien directeur de la CGT italienne et député communiste mort en 2007. Similaire par bien des aspects au Monstre doux de Raffaele Simone, cet essai interroge la priorité que la gauche accorde à la conquête du pouvoir et son incapacité à penser la question du travail. Elle peinerait à proposer une véritable alternative à l'ultralibéralisme car elle a intégré en partie son culte de la compétitivité. Philippe Corcuff, proche de la gauche anticapitaliste, va jusqu’à demander : La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? (Textuel, le 3 octobre). Enfin, deux livres reviennent sur l’arrivée de François Hollande au pouvoir : Rien ne se passe comme prévu (Grasset, le 22 août) du romancier Laurent Binet, qui fait écho à L’aube, le soir ou la nuit ? de Yasmina Reza, relate la campagne présidentielle du candidat socialiste ; et Michèle Cotta, forte de son expérience de journaliste politique, raconte les premiers mois du mandat présidentiel dans L’installation (Fayard, 10 octobre).

 

Une crise infinie…

La crise n’en finit plus de remplir les étals des libraires depuis quatre ans au point d’être quasiment devenu un régime de temporalité du monde contemporain. Et d’alimenter la réflexion de la politologue Myriam Revault d’Allonnes dans La Crise sans fin, essai sur l’expérience moderne du temps (Seuil, le 13 septembre) ou celle du théoricien de la littérature, Yves Citton, qui esquisse une politique des gestes dans Renverser l'insoutenable (Seuil, le 30 août). Sur le plan économique, on pourra lire la traduction du dernier livre de Paul Krugman, prix Nobel d’Economie en 2008, En finir avec la crise ! (Flammarion, le 5 septembre). Ce néo-keynésien autoproclamé y défend l’abandon de l'austérité, une inflation de 4% et une taxation élevée des hauts revenus. Après avoir décrit le délitement actuel du capitalisme, Paul Jorion dénonce la Misère de la pensée économique (Fayard, le 3 octobre), incapable de prévoir la crise et d’en entrevoir la fin. Nathalie Sartou-Lajus, rédactrice en chef adjointe de la fameuse revue jésuite Etudes, invite à repenser dans son Eloge de la dette (PUF, le 3 octobre) les origines philosophiques de cette notion et ses liens indissociables avec les relations de filiation et d’obligation entre les individus. Après le succès de La prospérité du vice, Daniel Cohen s’interroge sur les défaillances du modèle de société occidental dans Homo economicus. Prophète (égaré) des temps nouveaux (Albin Michel, le 6 septembre). Enfin, François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, décrit les effets complexes de la globalisation sur les conditions de vie à l’échelle mondiale avec La Mondialisation de l’inégalité (Seuil, le 6 septembre).

 

… jusqu’en Chine ?

Comment la Chine parvient-elle à s’imposer comme première puissance mondiale dans le contexte économique actuel ? Pour Michel Aglietta et Bao Guai, auteurs de La Voie Chinoise. Capitalisme et empire (Odile Jacob, le 23 septembre), cette évolution s’explique par l’enracinement de l’histoire impériale du pays dans la gestion politique et économique du Parti communiste. Pour François Godement (Où va la Chine ?, Odile Jacob, le 18 octobre), ce succès s’explique par la capacité du régime à dépolitiser les affaires économiques même s’il ne peut échapper au conflit interne entre réformateurs et conservateurs qui le divise. Les anciens journalistes du Monde Alain Frachon et Daniel Vernet estiment néanmoins dans La Chine contre l’Amérique. Le duel du siècle (Grasset, le 3 octobre) que la compétition entre Chinois et Américains ne fait que commencer. Par ailleurs, deux livres abordent la place primordiale des femmes dans la société chinoise : Chinoises au XXIe siècle. Entre ruptures et continuités (La Découverte, le 20 septembre) sous la direction de Tania Angeloff et Marylène Lieber, et Made in China : vivre avec les ouvrières chinoises (Editions de l’Aube, le 7 septembre), une enquête de Pun Ngai dans une usine électronique au cœur de la zone économique spéciale de Shenzhen. Enfin, Gallimard publie en septembre Blog de Chine, un recueil des posts du blogueur le plus lu du monde, Han Han. 

 

Barack Obama peut-il perdre ?

L’élection présidentielle américaine sera évidemment la grande actualité politique du mois d’octobre. Parmi la pléiade d’essais tirant le bilan du premier mandat Obama ou mesurant la crédibilité des républicains, on peut noter l’essai du journaliste embedded à la Maison Blanche Guillaume Debré, Obama 4 ans après (Fayard, le 30 août), les bilans très critiques d’André Kaspi, La grande désillusion (Plon, le 6 septembre) ou de l’éditorialiste américain John R. MacArthur, L’Illusion Obama. Le Pouvoir de l’argent aux Etats-Unis (Lux Editeur, le 4 octobre), l’ouvrage du spécialiste de relations internationales, Justin Vaïsse, sur La politique étrangère de Barack Obama (Odile Jacob, le 13 septembre), ou encore la réédition du livre de Zaki Laïdi, Le Monde selon Obama. Un bilan de la politique étrangère américaine (Flammarion, le 5 septembre).

Dans ce contexte, le Seuil s’intéresse à la fois aux origines idéologiques du Tea Party avec Nicole Morgan, Haine froide : à quoi pense la droite américaine ? (Seuil, le 6 septembre) et à l’émergence d’une gauche plus radicale que celle incarnée par le président sortant, avec Eli Zaretsky, Left. Essai sur l’autre gauche aux Etats-Unis (Seuil, le 27 septembre). La journaliste des Inrocks, Guillemette Faure, étoffe la collection des Dictionnaires rock, historique et politique de Don Quichotte avec American Dream (le 20 septembre). Lauric Henneton propose une Histoire religieuse des Etats-Unis (Flammarion, le 5 septembre) exhaustive qui nous éclaire sur la place du protestantisme européen, a fortiori anglais, dans la construction de la société américaine. Enfin, l’historien des idées Pierre Birnbaum étudie les rapports paradoxaux des juifs aux citoyennetés française et américaine depuis le XVIIIe siècle dans Les deux maisons. Les juifs, l’Etat et les deux Républiques (Gallimard, le 6 septembre).

 

Sur l'art

La théorie de l’art n’est pas en reste puisque elle est servie par deux ouvrages qui abordent le statut passé et présent de l’artiste : Vivre de son art. Histoire du statut de l’artiste XVe-XXIe siècles (Hermann, le 14 septembre) d’Agnès Graceffa et Discours sur la légitimation actuelle de l'artiste (Encre Marine, le 15 octobre) de Paul Audi. Laurence Bertrand Dorléac réfléchit aux cycles historiques de l’art dans Contre-déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire (Gallimard, le 18 octobre). Enfin, les peintres Van Gogh et Chagall font l’objet de nouvelles biographies : Van Gogh de Stevan Naifeh, Gregory Smith (Flammarion, le 17 octobre), et Chagall de Jackie Wullschläger (Gallimard, Biographie Nrf, le 4 octobre), publié une semaine avant la monographie Marc Chagall. L’épaisseur des rêves (Gallimard).

 

Le genre en débat

Les gender studies parviennent définitivement à s’imposer dans le débat français. Des ouvrages classiques de réflexion théorique comme Le genre, une catégorie utile (Fayard, le 19 septembre) de Joann Scott, Le genre du sexe. Le genre, la politique et la construction de la sexualité (La Découverte, le 27 septembre) d’Anne Fausto-Sterling prolongent ce phénomène. D’autres essais comme La querelle du genre, du psychanalyste Christian Flavigny (PUF, le 12 septembre) et Le camion et la poupée. L’Homme et la Femme ont-ils un cerveau différent ? du neurobiologiste Jean-François Bouvet tentent de le combattre. Enfin, la philosophe Nancy Fraser et le sociologue Christopher Lasch   reviennent sur l’histoire du féminisme et ses rapports avec l’évolution du mariage, respectivement dans Les mouvements du féminisme des années 1960 à nos jours (La Découverte, le 13 septembre) et Les Femmes et la vie ordinaire. Amour, mariage et féminisme (Flammarion, le 10 octobre).

 

La suite dans les idées

Sur le front des sciences sociales, deux livres s’annoncent importants. Celui de Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des modernes (La Découverte, le 20 septembre), qui fait suite à son ouvrage majeur, Nous n'avons jamais été modernes (1991). Latour y décrit la contradiction entre les expériences du monde des modernes et les comptes rendus qui en sont autorisés. Le but de ce work in progress ouvert aux lecteurs sous la forme d’un site Web est de repérer les différents modes d’existence que nous déployons dans les différentes sphères de la vie sociale sans les classer selon leur degré supposé de modernisation.

Dans la lignée de l'école de Francfort, Axel Honneth, lui, poursuit ses recherches sur la lutte pour la reconnaissance dans les sociétés contemporaines, avec Un monde de déchirements (La Découverte, le 25 octobre).

 

Autant de livres pour quoi faire ?

Quelle est la force corrosive de tous les auteurs dont nous venons d’énumérer la longue liste de publications ? Ont-ils autant d'influence que les intellectuels qui animèrent le débat public au XXe siècle ? Pour l’historien foucaldien Philippe Artières (La police de l’écriture de 1880 à nos jours, La Découverte, le 25 octobre), c’est l’institution d’une police de l’écriture depuis la fin du XIXe siècle qui a façonné les textes au point de leur donner une puissance qu'ils n'avaient pas sans elle. Pour feu Wolfgang Iser, auteur de L’appel du texte (Allia, le 16 août), la force des mots ne se dégage que dans l’expérience personnelle du lecteur. La lecture permettrait d’actualiser un texte pour faire advenir sa véritable qualité littéraire. Peut-être est-ce cet appel du texte qui poussa Jorge Semprun à séparer la vie et l’écriture lorsqu’il lut la Lettre sur le pouvoir d’écrire (Flammarion/Climats, le 22 août) de son amie Claude-Edmonde Magny en 1945. Il revenait de Buchenwald à l’âge de 21 ans. 39 ans plus tard, il publierait L’écriture ou la vie.

Pierre TESTARD
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