Le deuxième chapitre du livre de Marc Crépon qui explore ce problème, questionne le lien entre le consentement meurtrier et la vie, ou encore, le "fondement vital" de ce même consentement. L’expérience de la cruauté qui fait constamment irruption dans le vivre-avec, brisant la dimension relationnelle de toute existence singulière, n’est paradoxalement pas extérieure à la vie elle-même. Reprenant les analyses de Freud qui parcourent
Considération actuelle sur la guerre et sur la mort ou
Malaise dans la civilisation, Marc Crépon montre comment l’œuvre de civilisation, rapportée à sa genèse pulsionnelle, est "pour et contre la vie"
. Dans la guerre, nous nous accoutumons à voir les gens mourir ; la guerre est cette expression paradigmatique du consentement meurtrier permettant d’en apercevoir son double fondement vital et culturel, produit du processus civilisationnel tel que le conçoit Freud. Reprenant les réflexions menées, déjà, dans son précédent ouvrage
La guerre des civilisations, Marc Crépon montre comment certaines instances religieuses, politiques œuvrent à l’instrumentalisation de ces pulsions rendant ainsi concevable la mise à mort de cet autre, désigné comme ennemi, et la "suspension de la responsabilité du soin"
. Mais dans
Le consentement meurtrier, l’analyse freudienne de la vie pulsionnelle ne s’arrête pas à l’explicitation des faits de clôture, d’appartenance et de repli identitaire ; elle montre que le consentement meurtrier "fait partie de notre relation à la mortalité d’autrui"
, non pas au sens où toute vie serait prisonnière d’un tel consentement, mais au sens où les relations humaines oscilleraient entre la tentation pulsionnelle de faire le mal pour le mal, et la volonté de "poursuivre l’élargissement du vivre-avec"
dans le respect de l’interdit du meurtre. Ainsi, il faut comprendre l’importance de l’analyse freudienne dans l’économie du livre : loin de nous laisser démunis devant le problème de la cruauté, la pensée freudienne montre à la fois comment la violence appartient à cette vie qui possède aussi en elle les forces, les ressources pour la contrarier. Dès lors les questions éthiques et politiques peuvent se déployer en tentant de penser une "[modification de] la combinaison des pulsions"
: leur enjeu fondamental consistant à repérer ces expériences humaines qui, par-delà la précarité de la relation à l’autre homme, restaurent le lien, et permettent de concevoir les outils institutionnels en vue de sa consolidation et de sa protection.
Quelles sont ces expériences qui nous lient à la communauté des mortels
)? Comment engagent-elles notre liberté face aux rhétoriques de l’identité et de la frontière, multipliant les cercles de nos attachements et de nos (dé)considérations ? Il y va, dans ces questionnements, de la possibilité de concevoir un véritable être-au-monde cosmopolite, problème qui traverse le troisième chapitre du livre, "De la liberté". La restauration du lien et sa consolidation, dont la pensée freudienne laissait entrevoir le chemin, se heurte aux frontières nationales et souveraines des Etats-nations, qui hiérarchisent les responsabilités : famille, amis, concitoyens, Européens, les autres
. Or l’éthique du cosmopolitisme "s’impose […] comme un désaveu de la tyrannie du choix et de la préférence"
. A travers les romans de Grossman, notamment
Vie et destin et
Tout passe, et la philosophie de Levinas, Marc Crépon identifie ces expériences qui restaurent le lien à l’autre, par-delà les rhétoriques de la clôture, engageant un certain vécu de la liberté. La manière dont la famine (en tout lieu, et aux causes multiples) et la demande de nourriture interrogent nos injonctions éthiques ouvre, de façon paradigmatique, la question d’un monde devenant habitable (Levinas) : "être citoyen du monde", c’est ne pas rester sourd à cette demande, d’où qu’elle provienne. Cette thèse de Marc Crépon n’a rien à voir avec un humanitarisme, qui enserre la relation à l’autre dans une sentimentalité pathologique qui lui dénie la possibilité de se poser comme sujet, malgré les blessures et la précarité qui l’affectent. Elle permet une critique stricte, dont elle donne le critère, des politiques sécuritaires de certaines démocraties occidentales qui ont pu faire de la solidarité un délit. A ce titre, l’expérience de la bonté, restauratrice d’un lien au-delà de la cruauté, telle que l’exemplifient les romans de Grossman ou l’œuvre de Levinas, ouvre le problème de la liberté, en tant qu’elle peut être soumise à la peur, à la "puissance hypnotique des idéologies"
, aux politiques de stigmatisation comme moyen de gouvernement et ainsi consentir au meurtre, mais aussi en tant qu’elle peut être confrontée à la vulnérabilité de cet autre, qui n’a plus rien d’un ennemi, et apparaît dans sa nudité d’être humain, comme présentification intense et singulière de l’Univers. S’opposent ainsi deux libertés, celle qui "catégorise l’autre"
et s’impose comme domination, celle qui exige que rien de cet autre ne soit préjugé
, capable ainsi de s’ouvrir à la vulnérabilité et à la mortalité exprimée par son visage.
La liberté, pensée au prisme de l’éthique lévinassienne, est ainsi prise à travers la possibilité et la tentation de tuer mais aussi à travers l’impossibilité du meurtre
. L’expérience intense de la liberté qui s’exprime comme responsabilité à l’égard de la vie des autres suppose donc une opération critique, capable de défaire les discours justifiant le caractère discriminant de nos perceptions. L’excellent quatrième chapitre du livre de Marc Crépon "De la vérité", met en œuvre une telle opération critique en mobilisant l’analyse des œuvres de Karl Kraus, Susan Sontag, Judith Butler. Le consentement au meurtre appelle une rhétorique qui s’affranchit de tout rapport à la vérité : discours officiels, raisons d’Etat, qui fondent une pluralité de "géographies de la vulnérabilité"
, présentes en temps de guerre mais aussi en temps de paix, à travers, par exemple, des politiques d’immigration qui alimentent de telles séparations, dans les démocraties libérales contemporaines. Phrases toutes faites, réservations de certains noms péjoratifs, récits partisans et tronqués, qui se moquent de ce qui est vrai ou de ce qui est faux (voir les usages du mot "terroristes" analysés par Butler après les attentats du 11 septembre 2001, etc.) et visent à saturer la pensée, l’imagination et les affects de représentations nationales et communautaires closes, produits de stratégies de "recentrement" (Butler)
. Les opérations de nomination (désignation de l’ennemi) et de narration (justifier la partition des blessures par un récit) opèrent une scission dans notre reconnaissance de l’autre, distinguant ceux qui méritent d’être protégés de ceux qui ne le doivent pas en ce qu’ils constituent une menace ou apparaissent, du fait de leur barbarie, comme fatalement soumis à une nature contre laquelle rien n’est possible. Par conséquent, tout un travail de décryptage – dont l’œuvre de Kraus constitue un exemple manifeste - doit être mené pour échapper à l’encadrement de nos perceptions par ces configurations centripètes du discours, par les formules épidermiques de la haine, afin de laisser apparaître "une
appartenance au monde, par principe, critique et déconstructive"
).
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FR75
Chris43