La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

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La Nouvelle Droite, vue de gauche : critique d'une ethno-mythologie
[lundi 30 juillet 2012 - 14:00]
Essais politiques
Couverture ouvrage
Mémoire vive
Éditeur : Editions de Fallois
330 pages / 20.90 € sur
Résumé : La sortie du livre d'entretien "Mémoire vive" d'Alain de Benoist résonne comme le testament du théoricien de la Nouvelle Droite.
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La Nouvelle Droite, une pensée mythologique

A l'heure où il est de bon ton de s'abstraire totalement de l'arrière-plan éthique de la pensée de la Nouvelle Droite, pour demeurer dans une critique parfois esthétisante, on s'aperçoit à la lecture de cet ouvrage que, quelle que soit l'amplitude intellectuelle – incontestable – de de Benoist, sa pensée demeure prisonnière des mythèmes de l'ultra-droite.
 
On reste plus que dubitatif d'un point de vue simplement intellectuel sur ce brouet assez indigeste à base d'Indo-européens blonds (obsession d'un Jean Haudry qui a rédigé maints articles dans Nouvelle Ecole), de Grecs apolliniens ou dionysiaques, d'Hyperboréens eurasiatiques (le nouveau poulain de de Benoist, le russe Douguine), de néo-paganisme, de critique des Lumières et du Progrès, d'écologie et de décroissance. Tout cela  mène au final à une ethno-écologie qui vise à protéger la vieille Europe des allogènes et nous ramène à la mixophobie issue du renversement lévi-straussien. Toute cette arrière-boutique de la Nouvelle Droite nous fait penser à une librairie ésotérique où l'on mettrait en vitrine Abellio et Von Baader pour mieux vous vendre Adamski (le célèbre "contacté" faussaire qui prétendait avoir rencontré des vénusiens blonds) et David Icke (le théoricien complotiste, inventeur des humanoïdes reptiliens). De Benoist est un beau produit d'appel qui pousse à acheter  toute une cargaison d'irrationalisme nordiciste peu engageant dans le packaging global.

Sa pensée s'articule en effet sur des mythes, mais au contraire de Nietzsche qui les utilisait comme tels pour métaphoriser sa pensée, la distanciation avec le mythe n'est pas le propre de la Nouvelle Droite qui, au contraire, place sur le même plan mythe et rationalité. Ainsi la distinction entre usage et réalité du mythe dans l'économie générale de la pensée des sectateurs de la Nouvelle Droite est une des faiblesses de cette dernière, qui, en fait, adopte, en la déformant, la vision théorique de Dumézil et Lévi-Strauss sur l'interaction entre mythe et rationalité. Mais là où les deux grands chercheurs demeuraient des formalistes explorant les mécanismes de l'esprit humain parfois au sens cognitif du terme, la finalité mise en œuvre par la Nouvelle Droite est une trahison de ces pensées dans le but de légitimer une confusion des champs de l'expression de la rationalité et du mythe. Dumézil a par exemple toujours éludé la question de l'origine des Indo-européens et l'on doit à Benveniste d'avoir posé la problématique d'abord en termes linguistiques.

Une autre clef de lecture très importante de l'œuvre de de Benoist est sa critique de la religion et en particulier du christianisme. Elle se révèle radicale et on sait qu'elle s'accompagne, à travers la revalorisation des identités et du folklore, d'une nostalgie du paganisme qui, si elle ne s'exprime pas à travers l'accomplissement de rituels, se veut une apologie d'une morale nietzschéenne anti-égalitariste. Cette nostalgie du paganisme s'accompagne d'une réévaluation du mythe comme parcours initiatique.
De Benoist exprime un moment sa pensée comme un critique de l'Un, critique qu'il doit à Nietzsche et qui s'articule donc au vitalisme de ce dernier, posé en opposition à l'ascétisme du prêtre chrétien dénoncé dans Généalogie de la morale. La morale des maîtres est censée remplacer la faiblesse judéo-chrétienne. Si de Benoist n'utilise pas l'idée de l'origine étrangère et sémitique du christianisme, il n'en espère pas moins une forme de spiritualité européenne. Cette critique religieuse réussit à déplacer la question religieuse de l’Histoire vers la Nature et c'est un des points culminants de sa pensée, pour dépouiller cette dernière de tout soubassement continuiste et progressiste que peut amener l'eschatologie judéo-chrétienne. Le paganisme induit une conception cyclique du temps donc une temporalité issue de la nature.

La Nouvelle Droite se refuse à penser l’Histoire autrement que par des références à Spengler et à un penchant décliniste qui l'amène à refuser avec véhémence la religion du Progrès. Elle ne la pense ni comme processus comprenant une fin, comme eschatologie, ni comme une complexité qu'il s'agit d'ordonnancer par les sciences sociales pour y apporter davantage de compréhension. L'obsession ethno-différentialiste devrait l'amener à aimer Gobineau mais le pessimisme raciologique de ce dernier semble contrarier le volontarisme culturaliste de de Benoist.

De Benoist utilise donc à un moment la conception trifonctionnaliste de Dumézil. Bien que tout cela soit fort intelligemment dit et décrit, on ne peut échapper par exemple aux inévitables considérations sur les Indo-européens vus à travers le prisme – à première vue rassurant – du grand penseur. De Benoist ne fait pas, il est vrai,  des Indo-européens l'usage racialiste et la poursuite frénétique de l'origine qu'en font tant de militants d'extrême droite. Il préfère s'attarder sur le trifonctionnalisme comme modèle d'explication de l'évolution des sociétés, la nôtre ayant privilégié la fonction commerçante à la fonction guerrière autrefois dominante. Toutefois, on constate qu'à côté des grandes conceptions théoriques de l’histoire – Marx, Weber, Toynbee, Spengler, Simmel, Rickert, Löwith pour n'en citer que quelques-uns –  le renversement de la hiérarchie trifonctionnaliste est de peu de complexité et de profondeur.

Car en fait, la Nouvelle Droite ne peut penser l'histoire qu'en discontinuité et c'est pourquoi les emprunts structuralistes lui sont précieux, là encore pour revenir à la question biologique et naturaliste contre tout conventionnalisme, fruit d'une vision libérale de l'histoire et de l'ordre politique – on l'aura compris – et contre tout économisme, auquel est réduit le marxisme. De Benoist cherche in fine à replier l’Histoire vers et dans la Nature. En fait, il tente de replier Hegel dans Schelling et surtout Herder.

L'obsession naturaliste ressort de manière très intéressante puisqu'elle est combinée à une conception géopolitique du monde, typique de la dialectique Ami-Ennemi héritée de Schmitt. De Benoist par exemple emprunte beaucoup à son ami Alexandr Douguine (ses Indo-européens à lui sont hyperboréens et pré-slaves). Il cite le mentor de ce dernier, Lev Goumilev, et sa théorie du lieu-développement qui a pour conséquence de créer un rapport de nécessité entre le lieu et les espèces et populations qui s'y développent, intéressante synthèse de pensée völkisch, de tolstoïsme et de romantisme schellingien russifié. Pas tout à fait guéri de l'obsession biologique, de Benoist rajoute une référence à Von Uexküll et sa fameuse théorie de l' "Umwelt" animal. Or, Deleuze avait lui aussi utilisé Von Uexküll dans un sens différent pour montrer que les percepts devançaient le sujet avec le fameux exemple de la tique.

De Benoist exacerbe au contraire l'identité entre sujet et environnement, ce qui n'est ni la seule interprétation possible, ni la finalité de Von Uexküll, qui peut être lue autant comme le constat de la diversité des "mondes possibles " au sein d'un même "Umwelt" qu'une réflexion sur l'adaptation de l'espèce à son environnement. Mais cette lecture, totalement forcée, possède son utilité politique et vise comme d'habitude une autre finalité.

Lorsqu'on mêle ces réflexions à une vision géopolitique eurasienne où l'influence de la dialectique Terre-Mer empruntée à Schmitt correspond là encore aux caractéristiques des peuples et où les peuples de la terre s'opposent fondamentalement à ceux de la mer, nomades et commerçants (comme les guerriers aux commerçants chez les Indo-européens, la boucle est bouclée), on voit comment de Benoist ne cesse d'ancrer sa vision du monde dans la Nature et de constituer sa propre ontologie politique qui devient une sorte de bunker inattaquable puisque l'Histoire y est - comme chez Gobineau d'ailleurs - fondamentalement un fait de nature reposant sur la biologie.

On constate, en refermant ce livre, que quelle que soit la considération intellectuelle que l'on porte au personnage, c'est un gouffre idéologique qui nous éloigne d'Alain de Benoist avec lequel un républicain de gauche, par exemple, sera en désaccord sur presque tout sans avoir besoin de chercher la rhétorique antifasciste. Il y a chez de Benoist un complexe de la fascination pour la violence et la flamboyance politique qui l'a sans doute amené, plus par tempérament que par conviction, à choisir ce camp-là.
Il perdure des obsessions et des croyances plus étonnantes qui relèvent sans doute aussi de l'esthétisme.   

Que restera-t-il de cette œuvre, quel grand livre survivra au temps ? Alain de Benoist restera comme le Maurras de la deuxième partie du siècle, c'est-à-dire un doctrinaire et un organisateur de mouvements et de revues, quelqu'un qui aura pesé d'un poids non négligeable et souvent souterrain sur la vie intellectuelle de notre pays. Pour autant, sa pensée, comme celle de Maurras, prisonnière de l'hypothèque royaliste, s'est fondée sur une vision du monde qui ne repose pas tant sur l'empirisme du fait que sur le romantisme du mythe, non sur l'évaluation réelle des rapports de force historiques mais sur des appétences individuelles du culte du moi nietzschéen. Son obsession de l'origine la rend impuissante à vraiment penser le futur, sa volonté de se situer à contre-courant du mainstream l'amène à nier des évidences et à refuser de combattre frontalement la pensée qu'elle estime dominante. L'énorme problème qu'elle pose et qui fait qu’Alain de Benoist apparaît à la fin de ce livre plus comme un Oscar Wilde du nationalisme européen qu'autre chose, c'est son refus ou son impossibilité de penser les idées comme des productions historiques et de considérer leur valeur sur des critères éthiques et pragmatiques.

En effet, à la fin, comment ne pas voir les conséquences et les parcours des idées défendues par la Nouvelle Droite ? Comment ne pas voir le parcours idéologique de la pensée völkisch en relisant George Mosse plutôt qu’Armin Mohler pour constater les effets pratiques de ces idées ? Comment ne pas voir l'ineptie des recherches sur l'origine polaire des Indo-européens en relisant Bernard Sergent, le vrai héritier de Dumézil et de Benveniste ? Comment ne pas voir au final que toute cette imagerie qui se veut neutre n'a cessé d'être utilisée par tout ce que le siècle compta de théoriciens de la race et finit par mener à des conséquences dramatiques ?
Le pseudo-détachement de la Nouvelle Droite ne doit pas nous y tromper : elle est au mieux irresponsable, au pire hypocrite sur ce point. Si nous nous refusons à faire des procès d'intention, il semble évident que les successeurs de de Benoist auront à clarifier pour le moins leur discours et à répondre de cette dé-contextualisation d'idées qui pèsent d'un lourd poids historique. Nous retiendrons de la Nouvelle Droite la nécessité de mener le combat culturel, sans doute et d'abord contre elle et son influence.

Frédéric LOWENFELD
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Titre du livre : Mémoire vive
Auteur : Alain de Benoist
Éditeur : Editions de Fallois
Collection : Littérature
Date de publication : 02/05/12
N° ISBN : 2877067939
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2 commentaires

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patrick Bateman

15/08/12 20:35
Assez d'accord avec le commentaire précédent (qui donne en lien un compte-rendu moins partisan et faussé) : avez-vous seulement lu le livre ? On ne dirait pas, et les propos sur la mixophobie supposée de l'auteur sont avant tous le produit de votre imagination. C'est quand même étonnant que seuls les Français continuent à lire de de Benoist avec des lunettes idéologiques datant des années 70 (contrairement aux américains, aux italiens, aux russes, etc).
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Denis

31/07/12 09:21
Je partage plusieurs points de votre analyse pour ce qui concerne la Nouvelle droite des années... 1970-1990 ! En un mot, vous faites un bon résumé de Pierre-André Taguieff dont le livre "Sur la Nouvelle droite" date tout de même de 1994.
Mais je n'ai rien trouvé de tout cela dans "Mémoire vive". Bien sûr, il reste quelques traces de ce passé droitier, mais il n'y est plus question d'ethno-différentialisme, de mythe indo-européen, de biologisme, de naturalisme, etc.
Je ne partage pas, non plus, votre entrain pour la métapolitique (et incidemment pour une métapolitique de gauche) qui est bien souvent une "politique du pauvre" - n'est-ce pas le sens de la dernière partie du livre d'Alain de Benoist ?

Pour compléter votre analyse, un autre compte rendu critique de son dernier ouvrage

http://idiocratie2012.blogspot.fr/2012/07/alain-de-benoist-intellectuel-radical_09.html

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