La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

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Les racines liturgiques de la modernité
[vendredi 27 juillet 2012 - 12:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Opus Dei. Archéologie de l'office (Homo Sacer, II, 5)
Éditeur : Seuil
172 pages / 18,34 € sur
Résumé : Généalogie brève mais intense du paradigme ontologique et pratique aporétique qui pourtant nous gouverne : l’office.
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Un paradigme ontologique et pratique

La pleine réalité de la présence de Dieu dans l’action liturgique substitue donc à l’être un devoir-être : dans ce sens, on peut parler d’un paradigme ontologique et pratique. Or, selon Giorgio Agamben, c’est ce paradigme qui s’impose progressivement mais durablement au point de devenir le paradigme de la modernité. "Car nous n’avons peut-être plus aujourd’hui d’autre représentation de l’être que l’effectualité" .

La mutation subie par l’ontologie chrétienne connaît une franche accélération avec la scolastique et saint Thomas  qui, fléchissant l’ontologie aristotélicienne, ne situe plus l’être dans l’œuvre mais dans l’operatio, ou dans la "mise en œuvre". Dès lors, "puissance et acte, être et agir (sont) tout à la fois distincts et articulés à travers un seuil d’indiscernabilité" . En disciple d’Heidegger, Giorgio Agamben souligne d’ailleurs que ce tournant ontologique avait déjà été reconnu par son maître qui l’attribuait au caractère créationniste de la foi chrétienne, sans cependant parvenir à l’évacuer de sa propre métaphysique "dans laquelle le rapport entre Dasein et Sein (qui s’effectuent réciproquement) est bien quelque-chose comme une liturgie, une prestation tout à la fois ontologique et politique" .

Mais plus préoccupant est ailleurs : la diffusion du paradigme de l’office en tant que devoir-être – produit d’une stratégie de transformation terminologique devant entraîner une mutation ontologique révolutionnaire – aurait eu pour corollaire un bouleversement de l’éthique occidentale avec l’introduction de l’idée de "devoir", dont Schopenhauer avait déjà repéré l’origine théologique dans sa critique de l’éthique kantienne. Alors que la conception aristotélicienne de l’action reposait sur la possibilité, pour l’être organisé par l’habitus, de ne pas passer à l’acte, l’âge scolastique refonde une théorie des habitus radicalement orientée vers l’action : la puissance ou vertu (uirtus) est imprégnée d’effectualité, de sorte que la béatitude ne se réalise plus dans l’être, mais dans l’agir. Suivant une définition circulaire analogue à celle de l’effectualité de l’office, "la vertu est ce à travers quoi l’être se confond en praxis et l’agir se substantialise en être" . C’est finalement l’office lui-même qui devient vertu.

L’introduction définitive du devoir en forme de dette (debitum) au centre de la définition formelle de la religion est finalement le fait de Francisco Suarez  qui, dans son commentaire de la Somme de saint Thomas, réduit l’être à ce qu’il doit : l’être a ainsi en religion une obligation précisément légale, quoique sans contenu plus précis que celui d’un devoir de révérence, de surcroît éternel, sans acquittement possible. Puis dans une perspective expressément anti-spinozienne, Samuel Pufendorf  achève de formaliser la conception de l’office comme devoir cette fois-ci orienté par un droit naturel, garant du gouvernement divin.

Etre ou devoir-être : deux ontologies pour la modernité

C’est finalement chez Kant , cible ultime de l’enquête, que "le paradigme de l’office trouve sa formulation la plus extrême et la plus aporétique."  En cause, le concept de "devoir de vertu" (Tugendspflicht) principalement développé dans la Métaphysique des mœurs qui parachève la réflexion théologique et l’effort d’indifférenciation entre vertu et devoir poursuivi d’Ambroise à Suarez. Ainsi, "si l’idée aberrante d’une action accomplie par pur devoir (…) a pu pénétrer dans l’éthique et finir par s’y imposer, c’est seulement parce que l’Eglise, à travers une praxis et une théorisation séculaires, avait élaboré l’office comme modèle de l’activité humaine la plus haute" . Devant Dieu comme devant la loi, la simple reconnaissance de la norme doit avoir pour effet de contraindre la volonté. Cette contraction de l’être et de l’agir "a la forme d’un commandement" et "engage et définit une ontologie qui s’affirme progressivement et se pose historiquement comme l’ontologie de la modernité."  De fait, la définition kantienne du devoir, l’impératif catégorique est bien le principe éthique invoqué lors de son procès par Eichmann égrenant le motif d’une correspondance circulaire entre "le principe de ma volonté" et "le principe des lois générales", qui revient à s’identifier au "législateur de la loi à laquelle on obéit" .

Coexistant en Occident avec l’ontologie de l’être organisant la discussion philosophique et scientifique, l'"ontologie du commandement et du devoir-être" caractéristique du juridique et du religieux pénètre avec Kant "l’ontologie de la substance et de l’être (et) tente de le transformer de l’intérieur" . Aussi l’histoire de la philosophie post-kantienne serait-elle d’abord celle du croisement et du conflit entre les ontologies de l’ "est" et du "sois". Sensible aux implications perverses d’une telle confusion, la théorie pure du droit de Kelsen rappelait déjà la nécessité de distinguer le "devoir-être" comme "forme" et "l’être" comme "contenu", et de contenir le droit dans la sphère de la norme, hors de celle de l’être, sans pour autant détruire l’aporie du dialectique de l’être et du devoir-être. Giorgio Agamben propose alors de prêter une oreille plus attentive aux travaux d’Ernst Benz qui pointent le rôle des transformations de la conception de l’être en un sens opératif dans l’introduction en ontologie du concept de volonté, lequel seul permet le passage de l’idée aristotélicienne de puissance à celle d’effectualité.

Un ultime devoir s’impose ainsi à la philosophie et aux philosophes des siècles à venir : celui de "penser une ontologie au-delà de l’opérativité et du commandement et une éthique et une politique entièrement libérées des concepts de devoir et de volonté" .
 

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- Giorgio Agamben, Le règne et la gloire. Pour une généalogie théologique de l'économie et du gouvernement, par Yan Ciret.

- Giorgio Agamben, Nudités, par Simon Daireaux

- "De la guerre civile permanente : Agamben lit Tiqqun", par Camille Renard

 


 

Pierre-Henri ORTIZ
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Titre du livre : Opus Dei. Archéologie de l'office (Homo Sacer, II, 5)
Auteur : Giorgio Agamben
Éditeur : Seuil
Collection : L'ordre philosophique
Date de publication : 12/01/12
N° ISBN : 2021050068
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