Actualisation de Spinoza
[vendredi 20 juillet 2012 - 10:00]
Philosophie
Spinoza. L'expérience et l'infini
Éditeur : Armand Colin
D’autres formules corroborent cet axe. A propos de la nécessité, chez Spinoza, Rizk montre que la puissance infinie s’accompagne nécessairement de l’immanence de l’infini au cœur du fini. Distinguant la nécessité de l’existence de l’existence nécessaire (des choses finies), l’auteur insiste sur la différence de puissance entre Dieu et les choses finies, mais ce n’est pas pour isoler l’une des autres ; au contraire, une telle différence ne supprime en rien l’homogénéité de la notion de puissance ainsi que la continuité de l’infini au fini. L’infini, chez Spinoza est inhérent au fini, ce qui revient à dire que le fini est, au fond, infini. Et dans la même veine, il souligne que, chez Spinoza, la réalité suffit à rendre raison d’elle-même et de l’ensemble des choses modales. Il est parfaitement inutile de référer la production des choses et du réel à une volonté absolue ou arbitraire de créer les choses. D’une façon ou d’une autre, une telle création, au-delà des problèmes qu’elle pose, affecterait les choses d’une réalité et d’une perfection moindre que celle de leur cause, qui surpasserait les choses naturelles par sa nature éminente.
Ainsi vont les explications de l’auteur. Elles sont tout à fait précises et éclairantes. Pour ceux qui ont du mal avec la lecture de Spinoza, cet ouvrage rend compte de la démarche et de ses résultats avec précision. Pour ceux qui connaissent bien leur Spinoza, la lecture approfondie de l’ouvrage apporte nombre de raffinements, et par ailleurs les allers et retours entre Spinoza et Descartes renforcent la compréhension approfondie de l’Ethique. Se succèdent donc, autour du thème de la structure de l’infini, les notions de puissance, d’idée vraie et d’individu. Puis, autour de la tension de l’expérience, les notions de passions et de pouvoir, celles de l’imagination et de la raison, de la politique et de la puissance, et enfin, de la vertu et de la béatitude. Comme on le pressent à ces énoncés, le parcours entrepris par Rizk donne toute son ampleur au système de Spinoza. Il nous convie à une traversée du corpus spinoziste qui nous conduit de la métaphysique à la politique.
Quant à la thèse centrale, articulée, nous l’avons dit, autour de l’expérience, elle est ressaisie constamment, au fil des pages de l’ouvrage. Ce qui motive cette concentration sur l’expérience est ceci : on sait que quelques commentateurs reprochent à Spinoza d’avoir exclu de sa pensée toute perspective de l’événement. Or, Rizk souhaite montrer et a montré au cours de l’ouvrage que l’expérience révèle, en son actualité même, la puissance de l’être. De ce fait, en cadrant son propos sur la réalité de la finitude et l’expérience, l’auteur rend compte de la possibilité d’expérimenter les effets d’une philosophie qui constitue l’infini comme force d’être de l’individu singulier et fini. Le désir détermine une persévérance dans l’être, en une durée indéfinie, dont l’interruption ne dépend que des rencontres nécessaires avec le monde. De ce fait, l’expérience apparaît comme le travail en cours d’une tension qui affecte le temps lui-même. Dès lors, tout est possible en vertu de la productivité même du nécessaire. Et on ne saurait préjuger une totalisation des effets.
Autant affirmer que la philosophie de Spinoza confère à la question de l’actualité l’aspect d’une fécondité qu’il est possible de dire inépuisable plutôt qu’imprévisible. Le statut de l’expérience pose la question de l’immanence de l’infini dans le fini. Par conséquent, la thèse de Rizk permet de contrer les autres interprétations de Spinoza.
Enfin, les derniers chapitres consacrés à la politique soulignent à nouveau qu’il est possible de penser la politique en dehors de toute téléologie, et en fonction d’une politique de la liberté. Ce qui conduit à la conclusion suivante : "Les individus peuvent agir sur la causalité disjointe et morcelée des forces et des événements, c’est–à-dire sur la fortune, en articulant leurs rapports selon une nécessité adéquate, qui exprime la vérité ontologique de leur propre activité ». Belle actualisation de Spinoza, au demeurant.
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