Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

"Une radicale indifférence"
Si les Européens ont développé des représentations relatives aux Javanais, ces derniers pensent les précédents en référence au mythe d'Alexandre le Grand. Toutefois, Bertrand rappelle à plusieurs reprises que "l'attitude dominante, à l'égard des nouveaux venus, est une radicale indifférence." Les Hollandais sont d'abord perçus comme des marchands des "pays d'au-dessus les vents" et plus généralement comme des "Francs". Leur physionomie est rattachée au vice et à l'infériorité morale comme en témoignent les représentations graphiques qui sont produites d'eux. De même, des asiatiques rentrent parfois avec les expéditions et revenant au pays décrivent l'Europe à leurs compatriotes. Le choc n'est bien souvent pas tant culturel que naturel (découverte de la neige). La curiosité réciproque se manifeste dans le développement du commerce d'objets – exotica – entre les deux espaces. La passion classificatrice qui en découle n'est pas l'apanage de l'Europe.
Dans un chapitre particulièrement lumineux, Romain Bertrand remet en cause l'idée de rencontre religieuse entre le christianisme hollandais et l'islam javanais. L'angle religieux est peu présent dans les récits de l'époque : c'est l'indifférence qui caractérise le rapport à l'islam des Hollandais. Chaque religion est traversée par des luttes semblables contre l'hérésie, les conversions et les échanges sont plus fréquents qu'il n'y paraît, ce qui relativise l'idée selon laquelle l'attribut religieux primerait dans les identités. Ainsi, les Hollandais qui arrivent à Java se définissent avant tout par la municipalité dont ils sont originaires. L'identité musulmane est aussi loin d'être figée alors que les tenants de l'orthodoxie font la chasse à l'islam "mystique" et aux influences hindou-bouddhistes.
Romain Bertrand va plus loin dans sa remise en cause de la rencontre puisqu'en analysant les trois calendriers des acteurs en présence, des temporalités différentes émergent. Si cette "Première Navigation" est un événement historique pour les Hollandais, il n’est rien de tel pour les Javanais puisque cette arrivée ne colle pas à leur récit mystique alors en cours : "D'une certaine façon, donc, la rencontre entre les Hollandais et les Javanais n'a pas eu lieu – du moins pas sous la forme de la conscience partagée d'un fait passible de narration." Les lacunes dans les sources javanaises ne sont pas les conséquences d'une incapacité à enregistrer l'histoire mais d'un choix de ne pas considérer comme important certains événements. Mais ce n'est pas uniquement l'histoire que l’eurocentrisme dénie à ces sociétés : leur pensée politique est réduite au despotisme – par Montesquieu par exemple – alors qu'un ouvrage tel que le Taj-us Salatin est une réflexion sur le "constitutionnalisme" au même titre que des ouvrages de Bodin, Campanella ou Giordano Bruno, ces derniers mêlant dans leur œuvre philosophie politique et "magies naturelles" . Ce n'est que le "tournant antimystique de l'Europe catholique" (Pierre Chaunu) qui occultera certains pans mystiques de l’œuvre de ces penseurs : "L’opération de compréhension ne relève par conséquent pas seulement du déplacement dans l'espace, mais aussi, et surtout, du bond dans le temps. […] c'est que le lieu de l'exotisme n'est pas le monde malais ou javanais, mais ce moment si particulier que fut, d'un bout à l'autre de l'Eurasie, la fin du XVIe siècle."
Dans les deux derniers chapitres de son livre, Romain Bertand revient sur les événements qui ont conduit à l'établissement de la domination européenne sur Java. La contingence et les concours locaux ont bien plus contribué à cet état de fait qu'une quelconque supériorité militaire. Les Hollandais doivent au souverain de Banten, au nom de la neutralité, leur "triomphe" sur les forces anglaises alors en compétition pour la suprématie de Java. Lors de l'affrontement "final" entre 1628 et 1629 avec le souverain du negara de Mataram, la chance joua un rôle non négligeable...
La formule "un livre qui fera date" est bien trop souvent galvaudée. Toutefois, avec L'Histoire à parts égales, elle est amplement méritée. Le pari de "l'histoire symétrique" est relevé avec brio. La somme d'informations réunies à partir de sources polyglottes est impressionnante et rendue avec style et précision. L'auteur continue avec ce livre l’œuvre de chercheurs tels que Jack Goody, auteur du Vol de l'histoire : Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde (Gallimard, 2010), tout comme il rappelle la démarche de C. A. Bayly avec La Naissance du monde moderne : 1780-1914 . Toutefois, à la différence de ces deux dernières synthèses, Romain Bertrand offre un périmètre plus réduit qui permet de mieux saisir les potentialités de "l'histoire symétrique". Au niveau formel, le lecteur regrettera l'absence d'un index et le positionnement des notes en fin d'ouvrage. Cependant, si ces dispositions permettent d'élargir le lectorat de L'Histoire à parts égales, on ne pourra que s'en réjouir![]()
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