Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
On le voit, Cassou-Noguès souscrit à une définition de la pensée comme ce qui est présent à l’esprit, ce qui est dans le champ de la conscience. Cela est révélé par le fait que, dans sa fiction, les individus peuvent dérober certaines pensées au BR en focalisant leur pensée sur autre chose : ce qui n’est plus dans le champ de la conscience n’est plus dans la pensée. Bien entendu, c’est là une conception honorable, mais est-elle vraiment celle du sens commun, dont Cassou-Noguès se fait ici le champion autoproclamé ?
Probablement pas ! Il suffit pour s’en rendre compte de s’attarder sur notre usage du concept d’intention. Je sais que C. a l’intention de se présenter aux prochaines élections présidentielles (il me l’a dit). Pourtant, il n’a pas toujours cette intention présente à l’esprit : il n’y pense pas quand il dort, ou quand il s’amuse avec ses amis. Cela veut-il dire qu’il n’en a pas l’intention à ces moments et que celle-ci ne revient que lorsque C. y pense ? Non, car la phrase "C. a l’intention de se présenter aux élections présidentielles" reste censée et vrai même quand C. dort d’un sommeil sans rêve. Et cela parce que les intentions (en ce sens) sont avant tout des dispositions.
Cette leçon peut être étendu à d’autres types d’états mentaux : les croyances (même quand le Pape dort, il est correct de dire qu’il croit que Dieu existe) ou encore l’amour (j’aime ma femme même quand je ne pense pas à elle et j’aime la philosophie même quand mon esprit est concentré sur la psychologie). Des études empiriques sur la conception ordinaire de la douleur suggèrent aussi que les gens acceptent parfaitement la possibilité que l’on puisse souffrir sans que cette douleur soit toujours présente à l’esprit . Autrement dit, une énorme partie de notre vie mentale existe sans la lumière de la conscience car elle est dispositionnelle. Cassou-Noguès appauvrit notre conception ordinaire de la pensée en réduisant celle-ci à la pensée occurente, réduction qui se laisse voir dans le fait qu’il ne met en scène que des télépathes qui lisent ce que nous avons à l’esprit mais jamais des télépathes capables de sonder nos souvenirs et nos croyances .
Bien entendu, Cassou-Noguès pourrait objecter que notre usage des termes d’états mentaux ne révèle rien de nos concepts d’états mentaux. Il pourrait aussi objecter que ce sont là certes des états mentaux inconscients, mais qui ne sont jamais totalement inconscients au point de ne pouvoir jamais être scrutés par la conscience. Au deuxième argument, on répondra que les neuroscientifiques que cite Cassou-Noguès n’ont jamais postulé l’existence d’états mentaux inconscients en ce sens. Au premier, je me contenterai de citer les résultats d’une étude que j’ai réalisée et dans laquelle 85% des participants ont répondu qu’il était possible de ne pas avoir conscience de ses propres motivations.
Faute de s’opposer à notre conception ordinaire des états mentaux, la "lecture cérébrale" va-t-elle les modifier ? Cassou-Noguès affirme que oui et son argument principal repose sur une micro-fiction au sujet de la douleur. Dans cette fiction, les médecins commencent par utiliser le BR pour leur diagnostic, et en particulier pour détecter la douleur. Petit à petit, l’autorité du BR en vient à prendre le pas sur les rapports en première personne des patients, de telle sorte que lorsque le BR dit qu’un patient ne souffre pas et qu’un patient dit qu’il souffre, les gens en viennent à croire le BR. Du coup, le terme de "douleur" cesse de désigner un vécu en première personne pour référer plutôt à un élément public et accessible en troisième personne – nous avons changé de concept de douleur.
Le problème est que cette fiction ne prouve rien sur l’effet que pourrait avoir le développement du BR dans notre propre monde. Peut-on vraiment croire que les gens vont se laisser dicter ce qu’ils pensent par le BR et que les docteurs vont se fier plus au verdict de la machine qu’à celui de l’agent ? Cassou-Noguès pense que oui, mais il le pense uniquement parce qu’il ne comprend pas qu’il n’y a rien d’exceptionnel dans le BR. Cela fait des millénaires que les hommes pratiquent le mind reading, c’est-à-dire le fait de déduire ce à quoi pensent les gens à partir d’éléments publiquement accessibles (leurs actions, leurs expressions faciales, l’intonation de leur voix, etc.) Nous reconnaissons la douleur chez autrui à certaines crispations, à des cris, à un comportement d’évitement – et pourtant jamais nous n’avons réduit la douleur à ces manifestations publiques. Pourquoi cela serait-il différent avec le BR ? Cassou-Noguès ne fournit aucune explication en ce sens. En fait, notre expérience de l’humanité semble même prouver l’inverse : il arrive régulièrement que des personnes dans le coma se réveillent et témoignent avoir été conscientes alors qu’aucune activité consciente n’avait été détectée par les techniques médicales. Or, dans ces cas, la tendance est toujours de croire le témoignage du patient qui se réveille. Cassou-Noguès a beau conclure du fait que sa fiction suscite l’adhésion que "ce détecteur de mensonge […] modifierait nécessairement nos vies" , l’idée de prédire ce qui se produirait nécessairement dans notre monde sur la base d’une seule fiction vaut peu de choses auprès de l’étude des comportements réels d’individus réels… à moins bien sûr de prendre ses rêves pour des réalités (admirez au passage comment Cassou-Noguès passe aisément du possible au nécessaire).
Ce qui échappe (peut-être) au Brain Reader
La fiction de la douleur a aussi le désavantage de reposer sur une prémisse métaphysique : qu’il puisse y avoir douleur sans que celle-ci soit signalée par un BR bien calibré. Mais ne nous inquiétons pas : Cassou-Noguès a aussi des arguments censés montrer que nous ne saurions nous réduire à nos cerveaux.
Le premier argument fait son apparition au chapitre 3 et est censé montrer que nos états mentaux ne sauraient être identiques à des états cérébraux. L’argument est le suivant : "Il n’est pas facile de faire l’inventaire de ce que nous avons dans la tête. Ce n’est pas seulement que nous y avons une multitude de choses, c’est qu’il n’est nullement clair que l’ensemble de ce que nous y avons soit bien défini et que nous puissions dire sans arbitraire si telle idée y est ou non. Le terme d’état mental est trompeur est trompeur parce qu’il semble d’emblée attribuer à l’esprit un état bien défini, comparable, et qui pourrait se corréler à l’état physique d’une machine ou d’un cerveau. Le cerveau est un système de neurones reliés par des axones parcourus de courant électriques. A chaque instant – si l’on reste dans la physique classique qui convient aux macro-objets – il admet une description mathématique exacte. Ce n’est pas le cas de l’expérience intérieure qui doit lui être corrélée."
2 commentaires
Florian Cova
Chris43
Les questions qui se posent sont réelles, et la recherche de réponses n'a que faire de l'approche émotionnelle.