On retombe sur des structures finalement très classiques. Quand un acteur devient trop puissant ceux qui l’environnent cherche le soutien d’une puissance extérieure pour le contrebalancer. Les relations internationales restent et seront toujours mues par l’intérêt des Etats. Le pragmatisme a donc de l’avenir et la géopolitique classique, de beaux jours devant elle 
Gérard Chaliand, entretien à nonfiction.fr
Seulement, "adhésion" aussi est sous-spécifié. On peut l’entendre en un sens très fin et négatif, selon lequel une fiction qui emporte l’adhésion est une fiction qui ne pose aucune difficulté particulière : ainsi, ce qui est possible, c’est ce qui peut être raconté dans une fiction sans poser de véritables difficultés. Cassou-Noguès semble parfois utiliser "adhésion" en ce sens : dans un passage intéressant de Mon Zombie et Moi, il montre ainsi qu’un être qui pourrait toucher les autres sans être touché (l’équivalent tactile de l’homme invisible) est impossible, car il semble impossible de raconter la vie de cet être dans une fiction, et que cela nous apprend quelque chose sur notre concept de "toucher". Ce faisant, Cassou-Noguès se place dans une grande tradition allant de Hume à Searle d’utilisation d’expériences de pensée et selon laquelle un être qui peut faire l’objet d’une expérience de pensée est conceptuellement possible (par exemple, dans le cas de Locke : mon concept d’identité personnelle ne requiert pas la permanence du corps, car je peux imaginer un individu restant le même alors qu’il change de corps).
Cependant, un point crucial dans cette tradition est de garder les expériences de pensée les plus abstraites possibles, pour s’assurer que notre attitude vis-à-vis de l’expérience de pensée est uniquement déterminée par les structures de nos concepts, et pas par des éléments rhétoriques externes. Mais c’est une méthode que rejette Cassou-Noguès : lui veut développer ces récits, les enrichir de façon à emporter "l’adhésion". Il faut alors en conclure qu’une histoire qui emporte l’adhésion n’est pas pour lui juste une fiction qui se laisse imaginer sans difficulté, mais aussi une fiction qui suscite un certain intérêt et un certain plaisir chez celui qui la lit. Cette conception plus "positive" de l’adhésion se laisse apercevoir à la fin du chapitre 2 de Lire le Cerveau, quand Cassou-Noguès explique son choix de situer l’action (et Smart) aux Etats-Unis : c’est que, pour lui, l’Amérique est "le pays où, dans la science-fiction, ont émigré ces savants-fous, ces savants ambigus qui inventent des machines merveilleuses sans penser à ce qu’ils font" .
On le voit, selon cette conception, il ne s’agit plus de déterminer les bornes de l’expérience à partir de ce qui se laisse imaginer ou pas : l’adhésion repose aussi sur un élément positif, c’est-à-dire sur des images comme celles de l’Amérique comme pays de savants-fous. Autrement dit, on entre dans une conception de l’adhésion qui fait de nos stéréotypes et de nos préjugés – ainsi que de notre goût pour le sensationnel – le critère du possible philosophique. Non pas que cela dérangerait Cassou-Noguès : il admet de lui-même que ce qui emporte l’adhésion peut varier d’une époque à l’autre . À quoi, il faudrait rajouter : et aussi selon les sociétés et les personnes. Beaucoup de créationnistes considèrent le récit de l’évolution des espèces comme une mauvaise fiction difficile à avaler – c’est sûrement que l’évolution est impossible (pour eux, car Cassou-Noguès a de facto rendu la métaphysique relative).
Ainsi, deux possibilités étaient en germe dans Mon Zombie et Moi : Cassou-Noguès aurait pu suivre la voie de la sobriété, garder une conception négative de l’adhésion, et tenter de montrer les limites du possible en cherchant ce qui ne se laissait pas imaginer. Dans Lire le Cerveau, il a pris l’autre voie, celle de la conception positive de l’adhésion, qui fait de nos préjugés et d’images socialement déterminées un critère du possible. Ce faisant, il a produit un récit sans aucune utilité ni intérêt philosophique. En effet, que montre ce récit ? Rien ! À la limite qu’un tel scénario est possible, mais même pas forcément dans notre monde. Ne mettant le doigt sur aucune impossibilité, il ne montre rien d’impossible et n’a aucune fonction de découverte. Ces deux fonctions principales sont en fait, comme nous allons le voir, d’illustrer quelques arguments philosophiquement spécieux et de donner libre cours aux stéréotypes négatifs que l’auteur entretient vis-à-vis des scientifiques qui travaillent sur le cerveau.
Comment le Brain Reader (ne) va (pas) changer nos concepts ordinaires d’états mentaux
Cassou-Noguès parle beaucoup de fiction, mais son principal centre d’intérêt reste le réel. M., la jeune neuroscientifique, n’est pas qu’un être de fiction : il s’agit en fait de Ida Momennejad, une étudiante de la Berlin School of Mind and Brain venue présenter ses résultats à une conférence où se trouvait Pierre Cassou-Noguès. Intéressé par la prétention de la jeune fille à lire les intentions de ses participants, Cassou-Noguès s’est mis en tête de "penser" ces tentatives pour "lire le cerveau". Plus précisément, selon lui, "c’est seulement dans un certain contexte, à la fois théorique et social, social en un sens très large, que l’on peut imaginer un lecteur de cerveau. Théorique, parce que, par exemple, il faut penser ou pouvoir penser que ce qui relève de l’esprit s’exprime dans le cerveau. Social, parce que ce n’est pas n’importe quelle société qui – ou, en tout cas, il n’y a pas de raison de penser que n’importe quelle société – peut s’intéresser à un lecteur de cerveau. Finalement, pourquoi vouloir ce que l’autre pense mais ne dit pas ? Pourquoi vouloir le percer, le mettre à jour ?"
Il s’agit donc de mettre à jour et de critiquer les facteurs théoriques et sociaux qui expliquent des entreprises comme celles de Ida Momennejad. Commençons par le point de vue théorique : selon Cassou-Noguès, ce qui rend possible une telle entreprise, c’est une transformation de nos concepts ordinaires d’états mentaux. Plus précisément, Cassou-Noguès considère que le projet de lire dans le cerveau présuppose et entraînera une transformation de nos concepts d’états mentaux.
Le grief principal de Cassou-Noguès envers le neuroscientifique est que celui-ci utiliserait le terme "intention" en un sens qui n’aurait rien à voir avec notre concept ordinaire d’intention : pour prétendre lire les "intentions", il doit déjà imposer sa propre conception de l’intention. Plus précisément, Cassou-Noguès reproche au neuroscientifique de parler d’intentions desquelles le sujet ne pourrait pas avoir conscience, alors que "une "intention" au sens usuel, n’est pas enfouie dans mon esprit, cachée en un recoin obscur mais – comment faire autrement ici que d’user de métaphores ? – illuminée par le rayon de la conscience, projetée dans le langage" . Il élargit d’ailleurs ce point à tous les états mentaux en général, en affirmant que "l’expression même d’état mental inconscient mérite une remarque. Un état mental, tel qu’on l’entend habituellement, c’est être joyeux rêver, avoir mal, etc. Il existe sans doute des phénomènes inconscients, des pulsions, des désirs, mais peut-on parler "d’états mentaux inconscients" ?" Le neuroscientifique procèderait ainsi à une redéfinition de la pensée pour pouvoir procéder à ces expériences.
2 commentaires
Florian Cova
Chris43
Les questions qui se posent sont réelles, et la recherche de réponses n'a que faire de l'approche émotionnelle.