La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
L'art a-t-il encore vocation à émanciper quoi que ce soit ?
[vendredi 11 mai 2012 - 00:00]
Arts et Culture
Couverture ouvrage
Art et aliénation
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
160 pages
Résumé : Comment entendre l’idée d’une émancipation par l’art à partir d’un marxisme revisité ? 
Page  1  2 

C’est assez curieusement, mais très efficacement, que l’auteur, professeur d’esthétique à l’université de Strasbourg, nous fait entrer dans son ouvrage. Titré Art et aliénation, il nous bascule d’emblée dans l’inverse de l’aliénation, l’émancipation. C’est dire si le lecteur doit se mettre d’emblée ce couplage aliénation/émancipation en tête pour aborder un ouvrage qui alors se propose de résoudre la question suivante : en quel sens les œuvres artistiques et littéraires peuvent-elles encore prétendre participer à un processus d’émancipation individuelle et collective, et en quel sens l’expérience esthétique peut-elle être malgré tout appréhendée en tant qu’expérience libératrice ?

Pour saisir ces nuances en tout rigueur, il faut encore souligner trois choses. La première : l’émancipation n’est plus à penser (l’a-t-elle jamais été ?) comme un geste unique et définitif. Lachaud le précise : « L’émancipation doit être conçue comme un mouvement ininterrompu ». La deuxième : Lachaud souligne deux expressions, dans son propos (encore et malgré tout), suggérant par là que la question est désormais débattue, qu’elle n’est donc plus aussi évidente qu’elle l’a été notamment sous l’égide du marxisme stalinien. La troisième : L’auteur se range donc sous un point de vue marxiste, cherchant à évaluer l’apport de cette pensée à la réflexion esthétique. Sous ces trois conditions, s’il n’est pas question pour l’auteur de chercher à nouveau à assujettir l’art et la littérature aux impératifs politiques (ou de le laisser faire), il reste à comprendre ce qui se noue et se joue dans les discussions sur la singularité de l’art, son autonomie et le caractère polémique de son langage.

La question de la subversion, on le sait, est intimement rattachée à l’art depuis longtemps, et d’ailleurs sous d’autres formes que marxistes, puisqu’on pourrait y inclure la volonté de provoquer, de choquer, de transgresser propres à d’autres veines idéologiques. Les uns affirment que l’art est en soi transgressif, les autres qu’il ne peut rien au monde dans lequel nous vivons, les troisièmes dénient à l’art tout engagement possible et les derniers déplacent le sens de la subversion de l’art au spectateur. D’une manière ou d’une autre, par conséquent, l’auteur n’a pas tort de reprendre ce dossier en main, et de rendre compte de l’essentiel dans une collection vouée à la pédagogie des questions établies.

L’ordonnancement de l’ouvrage est à cet égard classique. Après un chapitre consacré à l’art et la littérature selon Marx et Engels, l’auteur aborde successivement les points suivants : Art et révolution, la question du réalisme, la fonction critique de l’art, l’engagement, la contestation et la résistance en art, enfin la perspective de l’utopie (par l’art). Le champ des questions est ainsi bien balayé, dans le cadre imparti.

Passons sur le premier chapitre, dont le propos est assez synthétique, mais bien connu. Il rappelle d’abord que Marx et Engels, sur le dos desquels on met tant de choses, ont peu écrit sur les arts, et certainement ni une esthétique en tant que telle, ni une esthétique mécanique et dogmatique comme en élaborera une le stalinisme. En vérité ce chapitre est surtout intéressant par les notes de bas de page qui, en citant de nombreux auteurs modernes ou contemporains réinterprétant Marx et Engels, réveillent des textes depuis longtemps diffusés.

Plus intéressants sont les autres chapitres, pour qui connaît déjà ces questions. La référence à un « Octobre des arts » fait évidemment signe vers la Révolution d’octobre, entendue ici à partir du sens artistique qu’il est possible de conférer à cette expression. Disons qu’il est question du statut des Avant-gardes relativement à l’émancipation. Aussi est-ce d’abord Jean-Joseph Proudhon qui vient en avant, lui qui considère que l’art du passé ne peut constituer un modèle, et que l’art pour l’art (romantique) doit être condamné. Il prône le développement d’un art visant la saisie de la vérité du réel, et proposant une idée de ce qui est souhaitable, au nom de la Justice. Après lui, la radicalisation des Avant-gardes s’affirme. Mais Lachaud insiste à juste titre sur un point. Les Avant-gardes n’instaurent pas seulement des révolutions des formes, elles s’inquiètent fortement du goût public (Maïakovski), et du statut des spectateurs. Les tenants des Avant-gardes sont convaincus tant du pouvoir de transformation de la société par l’art que du pouvoir de transformation du goût par l’art. Enfin, l’auteur synthétise les données essentielles concernant la Révolution d’Octobre et les rapports de Lénine et Trotsky avec l’idéal d’un art émancipateur.

Ainsi pris dans la constellation marxiste, le lecteur débouche effectivement sur une série de débats. Notamment sur le débat dont le réalisme est le centre. En premier lieu, il s’agit bien sûr du « réalisme socialiste » et des batailles conduites par le célèbre Andreï A. Jdanov, dont beaucoup remarquent dès l’époque, et dans le champ marxiste, que ce personnage s’inspire d’un matérialisme vulgaire pour instrumentaliser les arts et la culture. De fait, d’autres voix, marxistes, s’élèvent pour contrecarrer cette politique des arts. Theodor W. Adorno ne sera pas le dernier à rappeler que seule une forme émancipée peut s’opposer à la domination existante. Ce qui est par conséquent remarquable ici, relativement à l’objet de l’ouvrage, c’est de voir s’affronter des conceptions entièrement opposées autour du même vocable : aliénation et émancipation. Le renversement des argumentations ne laisse pas peu perplexe, si chacun juge à la fois que l’essence de la société actuelle est l’aliénation, tandis que la libération peut et doit venir des arts. Et pourtant, ni les uns ni les autres ne parlent de la même chose. Où puiser l’idée d’un potentiel libérateur des arts et comment le défendre sans se laisser entraîner dans le réalisme conformiste ?

Christian RUBY
Page  1  2 
Titre du livre : Art et aliénation
Auteur : Jean-Marc Lachaud
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Date de publication : 17/03/12
N° ISBN : 2130586678
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici