On retombe sur des structures finalement très classiques. Quand un acteur devient trop puissant ceux qui l’environnent cherche le soutien d’une puissance extérieure pour le contrebalancer. Les relations internationales restent et seront toujours mues par l’intérêt des Etats. Le pragmatisme a donc de l’avenir et la géopolitique classique, de beaux jours devant elle 
Gérard Chaliand, entretien à nonfiction.fr
Philip Gourevitch est une perle rare du journalisme. Reporter au New Yorker, il a notamment couvert l'élection présidentielle américaine de 2004. Rédacteur en chef de la prestigieuse Paris Review de 2005 à 2010, il a écrit trois livres, We Wish to Inform You That Tomorrow We Will be Killed With Our Families : Stories from Rwanda (Picador, 1999), une série de témoignages sur le génocide rwandais, A Cold Case (Picador, 2002), le récit d'un meurtre irrésolu à Manhattan, et Standard Operating Procedure (avec Errol Morris, Penguin Press, 2008), une enquête sur la prison d'Abou Ghraib pendant l'occupation américaine de l'Irak. Tout en préparant un nouveau livre sur la reconstruction de la société rwandaise et de vies rescapées du génocide, il publie régulièrement des articles pour le New Yorker. "No Exit", publié dans l'édition du 12 décembre 2011 du magazine, a paru en France le 5 avril dernier chez Allia. Nous avons rencontré Philip Gourevitch pour évoquer ce portrait de Nicolas Sarkozy, président atypique cloué au pilori après avoir été porté au pinacle il y a seulement cinq ans.
Nonfiction.fr- Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce portrait de Nicolas Sarkozy paru en décembre 2011 dans le New Yorker avant d’être traduit par Allia en avril ?
Philip Gourevitch- C'est un ensemble de facteurs. Sarkozy jouait un rôle très visible sur la scène européenne et dans la guerre en Libye. A ce moment là, il était pourtant au plus bas dans les sondages, à tel point que son impopularité apparaissait impossible à défaire. J'ai été frappé par cette impopularité au regard de sa popularité initiale, après son élection. Je crois qu'elles sont indissociables : on ne peut pas comprendre le niveau d'hostilité et de rejet contre lui sans comprendre le degré de fascination et un en sens l'espoir qu'il a suscité par ses promesses. Il s'est autorisé à apparaître comme celui qui peut plaire à tous, et finalement, il ne plaît plus à personne. Quand je l'ai vu se lancer dans l'aventure libyenne, j'avais aussi en tête le début de son mandat qui a commencé avec la libération des infirmières bulgares puis la visite de Kadhafi à Paris.
Nonfiction.fr- Comment expliquez-vous qu’il ait commis les erreurs symboliques (le dîner du Fouquet’s, le séjour sur le yacht de Bolloré) que les Français lui reprochent le plus aujourd’hui au début de son mandat, lorsqu’il était au sommet de sa gloire ?
Philip Gourevitch- J'étais vraiment perplexe quand j'ai vu que ces premières erreurs étaient devenues une référence. Il faut dire qu'il n'y a pas eu de gaffes comparables plus tard dans son mandat. Il y a eu des problèmes politiques et des jugements positifs ou négatifs sur son action politique, mais son image négative s'est fixée très tôt dans l'esprit des Français et n'a pas tellement changé ensuite. Je crois que ce n'est pas seulement dû au fait qu'il se sentait absolument libre et désinhibé. Je crois que c'est dû au fait qu'il est arrivé au pouvoir au moment d'une crise sentimentale insensée. A ma connaissance, aucun homme d'Etat au monde n'a été abandonné par sa femme au moment d'accéder au pouvoir après avoir été à ses côtés pendant une campagne, en jouant même un rôle de conseillère. Je cite dans mon livre cette phrase de Sarkozy : "Ce qui a fait de moi qui je suis maintenant est la somme de toutes les humiliations subies pendant l’enfance". Le départ de Cécilia a aussi a été une humiliation pour l’homme, non plus pour l’enfant. La combinaison de son arrivée spectaculaire au pouvoir- spectaculaire en termes électoraux mais aussi en termes de ferveur dans l'opinion- et d'un échec personnel fracassant est inédite. Quelle qu'ait été sa vie personnelle auparavant, il voulait clairement la préserver, non seulement pour son image, mais parce qu'il tenait vraiment à sa femme. A ce moment là, il était donc complètement déstabilisé et sa vie privée n'existait plus vraiment. Son entourage m'a quasi unanimement décrit les épisodes du Fouquet's et du yacht de Bolloré comme des tentatives pour apaiser ou plaire à Cécilia. Ce n'est probablement pas entièrement vrai, mais il faut se rendre compte qu'il n'a plus fait d'erreurs de ce type par la suite. Il a commis d'autres erreurs et il a dit des choses qui renvoyaient à ses erreurs initiales, mais il n'en a plus commises de la même ampleur. Pour moi, ce sont les signes de quelqu'un qui se débat tant qu'il peut mais ne prend pas la peine de faire attention à ce qu'il fait. Il n'a pas fait d'erreurs comparables pendant la campagne non plus. Il n'aurait dû penser qu'à célébrer sa victoire après l'élection et il ne pouvait penser à rien d'autre qu'à ce cuisant échec sentimental. C'est presque shakespearien. Je ne dirais pas que Sarkozy est un personnage shakespearien mais c'est un personnage très intéressant de ce point de vue-là. Cet épisode s'est ensuite prolongé avec l'affaire des infirmières bulgares puisqu'il a envoyé Cécilia négocier leur libération. Ce qui était une décision étrange, qu'il n'aurait sans doute pas prise si les choses se passaient bien entre eux. Et ensuite, Kadhafi a débarqué à Paris au moment où s'est nouée sa relation avec Carla Bruni. C'est à ce moment-là que sa cote a commencé à plonger dans les sondages. Les crises personnelle et politique ont convergé à partir de là. A la fin de cette année, où il n'a rien fait de ce qu'il avait prévu et promis à tout le monde, une fois qu'il s'est sorti de ses déboires personnels, la crise financière lui est tombée dessus. Il n'avait donc plus aucune marge pour faire ce qu'il n'avait pas fait en cette première année.
Nonfiction.fr- Nicolas Sarkozy est à la fois un parvenu, fier de son succès et qui veut l’afficher, et un homme complexé vis-à-vis d’une certaine élite intellectuelle sortie des grandes écoles. Quel rôle a joué cette contradiction dans sa carrière politique ?
Philip Gourevitch- Cette tension est très importante, pour le meilleur et pour le pire. D'abord, elle l'a motivé. Il est arrivé sur la scène politique comme un outsider. C'est vraiment un outsider, pas quelqu'un qui prétend l'être. Son nom, son style, son parcours- lui qui n'était pas un élève brillant et qui n'a pas obtenu son diplôme de Sciences-Po à cause d'un niveau insuffisant en Anglais- faisaient presque de lui un usurpateur. Ca a compté et ça lui a donné une bonne image auprès de l'opinion en 2007. Tout le discours sur "Sarko l'américain" le faisait apparaître comme quelqu'un qui rejette l' "establishment" français. Il refusait de se taire sur des sujets généralement tabous comme l'argent. Les gens lui disaient : "quelle vulgarité", et lui répondait : "c'est vous, les hypocrites, vous êtes des faux-jetons. Vous dites que parler d'argent est vulgaire mais vous en avez, vous ne voulez certainement pas y renoncer, vous en voulez même plus, vous profitez des largesses qu'il vous offre et ensuite vous venez me dire que les gens ne devraient pas chercher à en gagner. Je vous dis que ce n'est pas un sujet tabou et que je l'assume." En un sens, ce discours a séduit les gens au départ et c'est maintenant ce qui les rebute. Quand Hollande parle d'une présidence "normale", de quoi parle-t-il ? Il parle d'un retour à l' "establishment" que Sarkozy fustige. Hollande a trois diplômes d'études supérieures. Par "normal", il entend le contraire de Sarkozy. Il n'est pas agité, surexcité, brutal, ce n'est pas un arriviste ou un nouveau riche. Il y avait quelque chose de désinhibé dans ce Sarkozy qui ne se soucie pas des non-dits et qui les rejette même. A mon sens- moi qui ne vote pas en France et qui n'ai pas à me poser la question de savoir si je veux ce type comme président- cette attitude a encore un attrait. C'est une attitude cohérente vis-à-vis de certains aspects de la vie sociale, politique, publique et je dirais même "bourgeoise" de la France qui n'ont pas changé.
Nonfiction.fr- Croyez-vous qu’il a changé de style pendant son quinquennat ?
Philip Gourevitch- Non, je crois qu'il n'a pas changé. C'est ce qu'il est et je pense qu'il y croit. On peut l'accuser de se contredire, d'être hypocrite, de ne pas dire la vérité parfois, mais je pense qu'il est fidèle aux sentiments qu'il ressent quand il s'exprime. On dit souvent qu'il s'exprime mal. Je pense surtout qu'il s'exprime de manière originale, il n'utilise pas les formules convenues que beaucoup d'autres utilisent. Il cherche à être authentique et direct. Je pense que ces traits de caractère lui correspondent toujours même s'ils l'ont desservi. Il n'a pas réussi à mettre de la substance dans cette façon de faire.
Nonfiction.fr- Les Français sont-ils prêts à accepter cela ?
Philip Gourevitch- Je crois que oui. Je ne veux pas généraliser car Sarkozy est un homme politique particulier. Les gens disent souvent que Sarkozy les a séduits comme si c'était un jeu ou un piège. Les gens voulaient se laisser séduire avant de battre en retraite et de rejeter ce jeu. Je crois que c'est aussi parce que Sarkozy a échoué à mettre de la substance dans ce jeu. C'est un personnage éminemment rhétorique. Sa réalité est surtout rhétorique, il explique les choses de manière très combative et très agressive mais il ne parvient pas à donner du fond à cette rhétorique.
Nonfiction.fr- Vos choix d’interviews sont intéressants. Vous avez interrogé plusieurs intellectuels- Marc Weitzmann, Jacques Attali, BHL, Pascal Bruckner- qui partagent ou ont partagé une fascination pour Nicolas Sarkozy pour mener votre enquête. Pourquoi ?
Philip Gourevitch- Je les ai choisis précisément car ils ont soutenu Sarkozy ou ont été impliqués dans sa politique à un moment donné. BHL dit qu'il n'a jamais voté pour lui et ne le fera jamais mais n'a pas eu de problème à travailler de près avec lui en Libye au nom d'intérêts communs. A ce moment-là, BHL était le plus proche de Sarkozy aussi tard dans son mandat. Les autres intellectuels que j'ai interrogés étaient déjà déçus. Entre interroger l'opposant ou le critique déclaré et celui qui a été en phase avec l'homme politique qui fait l'objet de mon enquête et qui, d'une certaine manière, décrit ses propres fautes ou ce qu'il voit comme un soutien malheureux, le second est beaucoup plus intéressant. Si j'interroge un socialiste qui s'est toujours opposé à Sarkozy, il n'y a aucune surprise, et je ne sais pas si sa critique est fondée sur une opposition à la droite qui précède l'arrivée au pouvoir de Sarkozy ou si elle est une réaction à ce que fait Sarkozy. L'auto-incrimination est toujours plus intéressante que le blâme pour un auteur. Si quelqu'un dit : "Oui, je l'ai fait", au lieu de dire : "Oui, il l'a fait", c'est plus intéressant. Pascal Bruckner est un bon exemple puisqu'il se plaint de Sarkozy sans la moindre pitié tout en laissant entendre qu'il a été sous son charme à un moment donné. Sa déception est fondée sur son envoûtement originel. En un sens, ils sont tous restés fidèles à leur première analyse et ont pensé que Sarkozy ne s'y conformait pas. Les raisons qui les ont attirés à lui leur apparaissent encore comme de bonnes raisons. C'est lui qui a échoué ou qui les a trahis. Attali par exemple, même s'il a en quelque sorte été fasciné par Sarkozy, n'a jamais été tendre avec lui. Je cite plus de conseillers ou de collaborateurs qui disent des choses suffisamment négatives que d'opposants qui sont incapables de soutenir Sarkozy car leurs propos, s'ils ne sont pas plus justes, sont plus éclairants.
Nonfiction.fr- Avez-vous rencontré Nicolas Sarkozy ?
Philip Gourevitch- Non. L'Elysée m'a beaucoup aidé à rentrer en contact avec des personnes de son entourage mais malgré mes demandes répétées, la réponse a toujours été la même : "on verra". On ne m'a jamais dit "non" catégoriquement mais on m'a dit "on verra". Il est vrai que Sarkozy a donné très peu d'interviews dans cette période, à l'été et à l'automne 2011, il était dans ce qu'on appelé la "re-présidentialisation". Il n'allait pas parler des élections car après la sortie de route de DSK, il ne savait pas qui serait son adversaire. Il n'avait pas fini sa guerre libyenne. Et son calcul, bien sûr, était que les gens auraient plus envie de le voir s'il disparaissait pendant un certain temps. J'aurais aimé le rencontrer même si je ne suis pas sûr que cela aurait changé la nature de mon portrait. C'en aurait peut-être changé le style et le ton. En général, quand il parle de lui-même, il s'en sort assez bien. Il peut dire des choses incroyables mais il s'explique assez bien.
Nonfiction.fr- Ce reportage n’est pas votre premier sur la vie politique française puisque dès 1997, vous aviez écrit un reportage sur Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous des rapports entre les médias et les politiques en France, notamment à la lumière de l’affaire DSK ?
Philip Gourevitch- Dans l'ensemble, je pense que certaines choses sont tues. Dans le cas de DSK, beaucoup disent qu'ils savaient, mais que savaient-ils ? Son comportement supposé est assez peu attrayant. On ne peut pas pour autant se limiter à l'idée du puritanisme américain. DSK voulait être président ou était mis en avant comme un grand serviteur du bien public. Un homme politique devrait servir le bien public et ne pas se divertir avec des prostituées. Il y a une confusion dans la presse française qui considère que l'on doit respecter la vie privée des hommes politiques sans se rendre compte qu'une figure publique n'a pas tellement de vie privée classique. On me répondra qu'il faut quand même respecter cette part de vie privée, aussi particulière soit-elle. Je pense que non. Si vous aviez un employé qui passe un certain temps avec des prostituées et paraît de plus en plus obsédé par cela et non par autre chose, vous le licencieriez au lieu de lui donner des responsabilités importantes. Cet homme est votre employé s'il est votre président. S'il est votre président, il doit se restreindre de certaines choses. Il peut passer du temps avec des prostituées s'il le souhaite- même si ce n'est pas attrayant dans l'absolu- mais qu'il n'essaie pas d'être président. Cela dit, je ne suis pas sûr qu'il ait voulu l'être. Ce n'est pas si évident. On l'a toujours évoqué comme une possibilité, sans certitudes. Je ne dirais donc pas que la presse française est complaisante vis-à-vis du pouvoir mais plutôt qu'elle n’adopte pas une attitude de confrontation vis-à-vis de lui. Elle n'a pas forcément le réflexe de creuser un sujet pour aller chercher les preuves d'une information peut-être volontairement gardée secrète. Son rôle est de s'assurer que ce type d'informations est public.
Nonfiction.fr- Pour revenir au cas de Nicolas Sarkozy, certains journalistes se refusent à évoquer l’épisode de son divorce avec Cécilia Attias car ils ne veulent pas céder au storytelling du candidat sortant. Ce débat a notamment émergé au moment de la publication du livre de Catherine Nay, L'impétueux , qui revenait en détails sur cette crise conjugale. Qu’en pensez-vous ?
Philip Gourevitch- Le cas du divorce de Sarkozy est différent, puisqu'il n'y a pas de faute. Elle l'a quitté et a rendu concrète sa vulnérabilité d'homme public. Est-ce qu'on ne devrait pas en parler ? Ca me paraîtrait étrange. Est-ce qu'on doit rentrer dans tous les détails ? Non, mais je pense qu'il y a une manière de le dire et de mettre en avant ce qu'il y a d'important. Le travail d'un journaliste est aussi d'expliquer ce qui se passe et de filtrer ce qu'il y a de plus significatif dans ce qui se passe. Bien sûr, il faut maîtriser l'usage des informations.
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