On retombe sur des structures finalement très classiques. Quand un acteur devient trop puissant ceux qui l’environnent cherche le soutien d’une puissance extérieure pour le contrebalancer. Les relations internationales restent et seront toujours mues par l’intérêt des Etats. Le pragmatisme a donc de l’avenir et la géopolitique classique, de beaux jours devant elle 
Gérard Chaliand, entretien à nonfiction.fr
Nonfiction.fr- Qu’est ce qui fait une Présidentielle ?
Stéphane Rozès- Mon bilan de quatre présidentielles est que c’est la psychologie des candidats ainsi que leurs représentations idéologiques qui façonnent leur vision du monde, leur façon d’organiser une campagne et d’utiliser tel ou tel outil. Une présidentielle, c’est la capacité des candidats à faire un travail sur eux pour se hisser à la hauteur de l’imaginaire français, à partir de projets de droite ou de gauche, et de ce que le pays attend d’eux. Ce sont donc les Français qui font la présidentielle, non pas les acteurs politiques ni les médias. La capacité à entrer dans la tension de l’imaginaire français et à en faire quelque chose est primordiale. Ce qui est surprenant, ce sont les premiers temps de la campagne de Nicolas Sarkozy. Il a voulu trouver le bon mix entre la ligne Buisson et la ligne Guaino pour éviter de répondre à l’abaissement de la fonction présidentielle. Il comprenait le problème intellectuellement mais pas culturellement. Nicolas Sarkozy est assez américain. Il pense que dans l’affaire du Fouquet’s, les Français lui reprochent presque d’avoir voulu être heureux. Il comprend la symbolique du point de vue intellectuel mais culturellement et psychologiquement, il y a un problème. D’où son lapsus et sa façon de se justifier face à David Pujadas , qui montrent qu’il n’a pas saisi ce symbole. J’ai moi-même mis 25 ans à comprendre cela. Je pensais que la politique était affaire de classes sociales ou de gestion de dossiers. C’est en écoutant les gens pendant toutes ces années que j’ai compris que la politique, c’est de la symbolique, et que la symbolique, c’est ce qui nous tient ensemble. Cette question est décisive. Nicolas Sarkozy a fait acte de contrition mais trop tard, assez mal, et il a tout voulu faire en même temps. Il n’a pas construit ce moment. Il était finalement utile qu’il y ait une bataille idéologique entre Henri Guaino et Patrick Buisson car il a pu s’exonérer du débat. Il s’est encore excusé deux jours avant le premier tour sur son manque de solennité mais il l’a fait de manière trop conceptuelle.
Nonfiction.fr- Parlons du score historique de Marine Le Pen au premier tour. Est-ce que l’évolution de l’extrême droite entre 2002 et 2012 n’est pas une revanche des mégrétistes et de leur rôle dans la stratégie et le discours du Front national ?
Stéphane Rozès- Je ne sais pas si Bruno Mégret serait allé aussi loin dans la revendication de la question de la République. Il serait allé aussi loin dans la revendication de la question sociale, si on se réfère au débat qu’il avait eu en 1995 avec Jean-Marie Le Pen. C’est d’ailleurs un élément de la ligne de lecture de Patrick Buisson. De ce point de vue-là, P.Buisson est plus proche de Jean-Marie Le Pen que de sa fille, parce qu’il n’a pas intégré la question sociale dans sa réflexion. Il fait l’impasse sur 1789, c’est un maurassien, ce n’est pas un barréso-gaullien.
Marine Le Pen détourne la République et la laïcité – qui ont été inventées par la France pour faire vivre la diversité, pourvu que chaque individu se dé-singularise de son territoire, de sa communauté d’origine ou de sa religion pour être dans le vivre-ensemble – pour pointer toujours les mêmes. Le point commun avec Bruno Mégret est peut-être la volonté de peser sur le cours des choses. Marine Le Pen recompose la question sociale et nationale. Je suis maintenant prudent quand on évoque l’extrême droite, puisque Marine Le Pen a aussi recours à des références gaulliennes. Il aura suffi du discours de Grenoble inspiré par Patrick Buisson et du discours de Marine Le Pen sur la République au moment où elle accède à la présidence du FN pour qu’un changement très important se produise.
Néanmoins, ce qui est intéressant, ce sont les Français. D’un certain point de vue, les candidats à l’élection présidentielle ne sont que les acteurs d’une représentation où se nouent des rites.
Nonfiction.fr- Est-ce qu’on ne fait pas face au pire des scénarios possibles pour 2017 ? Si François Hollande déçoit les Français à l’épreuve de la réalité économique, si l’UMP explose et ne parvient pas à se restructurer, et si la proportionnelle est instaurée aux législatives de 2017, une situation explosive favorable à l’extrême droite peut-elle se profiler ? N’est-ce pas finalement un des scénarios que Patrick Buisson a en tête ?
Stéphane Rozès- Je pense que Patrick Buisson croit réellement que Marine Le Pen s’est fourvoyée lorsqu’elle est allée vers ce qu’il appelle "à gauche". Il voulait vraiment récupérer cela. A mon avis, c’est une erreur d’appréciation. Lorsque je travaillais professionnellement pour l’équipe de Nicolas Sarkozy en 2006, avec E.Mignon avant même l’arrivée d’Henri Guaino dans son entourage, je pensais déjà que le meilleur moyen de récupérer l’électorat du FN n’était pas de pointer l’autre mais de donner à chacun une place positive au sein de la nation, en articulant la symbolique du travail, de la nation et du mérite. Lorsqu’en décembre 2006/ janvier 2007 la question du pouvoir d’achat est abandonnée, cela ne se réduit pas à la question : "Comment je vais boucler mes fins de mois ?". Il y avait aussi la question symbolique. D’ailleurs, au moment du Fouquet’s et du yacht de Bolloré, les études quantitatives ne traduisaient aucun mécontentement. Dans les études qualitatives, je le voyais. Les gens mettaient cela sous le tapis et c’est revenu comme un boomerang quand Nicolas Sarkozy a abandonné le triptyque "travail-mérite-pouvoir d’achat". Les Français avaient repéré que Nicolas Sarkozy mettait des coups de canif à la symbolique présidentielle mais son projet de sortir le pays de l’ornière, en donnant à chacun une place à travers la contribution au travail – autrement dit, en abordant le sujet des ouvriers – les séduisait. J’ai travaillé vingt ans pour la CGT, longtemps avec les communistes, et j’ai pu constater que le problème de la gauche politique avec les ouvriers c’est le thème du "travail". C’est évidemment une petite bourgeoisie intellectuelle qui regarde les exclus comme une figure de substitution.
Nicolas Sarkozy a récupéré en 2007 le vote ouvrier en donnant à chacun une place positive au sein de la nation. Quand le lien s’est rompu, le décrochage avec l’opinion s’est amorcé. Entre Nicolas Sarkozy et les Français, il a eu lieu précisément en décembre 2007-janvier 2008. Il n’aimait plus le travail mais l’argent. Quand il était aux côtés des riches, ce n’était pas pour les convaincre de sortir le pays de l’ornière mais par narcissisme. A ce moment-là, tout a basculé. On pensait avoir fait venir un Bonaparte à l’Elysée, on avait fait venir quelqu’un qui pensait à lui et à son bon plaisir. C’est la différence entre être déçu et être trahi.
Nonfiction.fr- Un fondé de pouvoir du milieu des affaires, comme dirait Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ?
Stéphane Rozès- Sarkozy est plus complexe que cela. Pompidou était davantage un fondé de pouvoir, un orléaniste qui a rompu avec le gaullisme. Je peux me permettre de le dire puisqu’il avait lui-même eu la lucidité et le courage de l’admettre à la fin de sa vie. C’est Michel Jobert qui le rapporte dans ses mémoires lorsqu’il cite cette phrase de Pompidou lors de son dernier conseil des ministres : "Ne faites pas comme moi, visez haut".
Nicolas Sarkozy lui est une sorte de semi-Bonaparte. Du fait de son histoire, il se vit comme un "sauveur". Il offre son corps christique en variable de contradiction entre notre vieux pays et le monde tel qu’il est. D’autre part, un membre de son premier cercle m’a dit un jour quelque chose de très juste à ce sujet : "Nicolas Sarkozy n’aime pas l’aristocratie mais il n’est pas suffisamment monarchique." Donc c’est quelque chose de très compliqué. Napoléon disait : "je suis de tempérament républicain et d’esprit monarchique". C’est cela le bonapartisme : la capacité de s’élever au-dessus des rapports sociaux et d’en donner une résolution par l’Etat, de sorte que notre pays avance et résolve ses crises au travers d’une incarnation qui tient ensemble la représentation de la nation. Mais, pour cela, il faut en fait être monarchique. Il ne faut pas se contenter de ne pas aimer les élites et les esprits de corps, les beaux conseilleurs des beaux quartiers. Les gens qui ont fait de grandes études insupportent Nicolas Sarkozy : c’est pour cela qu’il a fait venir des gens assez divers au gouvernement. Il n’aime pas l’aristocratie, il n’aime pas les fils à papa, mais spontanément, il ne sait pas ce qu’est la monarchie ni la question des origines. Il a suffisamment d’intelligence pour se dire qu’il a besoin de gens différents, cultivés et fins autour de lui, comme P.Buisson ou H.Guaino, mais ce n’est pas quelque chose qu’il vit au fond de lui. Tout son sujet dans la vie, c’est d’éviter la question des origines. Donc il est dans un mouvement perpétuel, psycho-politique. Le mouvement est la finalité en soi. Or, l’imaginaire français, c’est tout le contraire. Quand il est cadré par la crise ou un calendrier électoral, il a un surmoi qui s’impose à lui. Quand il ne l’est pas, comme lors des sept premiers mois de son quinquennat, alors cela part dans tous les sens et il en fait trop. Je travaillais à ce moment-là sur des études qualitatives qui montraient que N.Sarkozy pouvait faire ce qu’il voulait mais justement il est parti "en vrille". Telle une Ferrari, s’il n’y a pas de glissières… S’il y a des glissières, il peut être très bon, même excellent tactiquement. Mais sa seule stratégie semble être le mouvement pourvu qu’il en soit le centre.
Le succès de François Hollande est la promesse qu’il y aurait une autre façon de faire. Sa sérénité, sa longue préparation – puisqu’il s’est déclaré candidat avant l’affaire DSK – contribuent à ce succès. Il porte la promesse que l’on peut survivre dans le monde tel qu’il est en conservant notre modèle social et républicain pourvu de réformer en rassemblant et dans la justice. Néanmoins, c’est un républicain alors que le pays attend un mix entre un républicain et un Bonaparte.
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alpha