La crise et après. Un bilan des années Kirchner et les défis à venir
[mercredi 11 avril 2012 - 11:00]
Amérique Latine
L'Argentine des Kirchner, dix ans après la crise
Éditeur : Choiseul
142 pages
Partant d’une position très clairement critique face aux années Kirchner, Maristela Svampa propose de penser l’actuel processus d’exacerbation de la rhétorique nationale-populaire à travers l’analyse des changements des formes de mobilisation sociale, les débats politico-idéologiques et le déplacement des frontières du conflit social. L’hypothèse centrale de l’auteure est que le kirchnérisme ne peut être pensé comme un processus de refondation politique, même si l’on ne peut pas non plus le considérer comme une simple continuité des politiques appliquées durant les années quatre-vingt-dix. De plus, Svampa soutient que la rhétorique nationale-populaire se révèle être l’élément central du scénario politique argentin de la dernière décennie. Cette période peut se diviser en trois moments. Le premier s’inscrit dans l’explosion de la crise de 2001 et dans l’émergence d’un nouvel " ethos militant " qui s’affirme par la remise en cause des formes conventionnelles de la représentation politique et par la configuration de liens délégatifs. Cette transformation est liée à un activisme territorial de base qui revendique l’horizontalité politique, en se présentant en faveur des idéologies de la gauche radicale. Le deuxième moment correspond à l’arrivée du kirchnérisme au pouvoir et à la dilution des espoirs de reconstruction du pouvoir " depuis le bas ". De par la revalorisation du rôle de l’État, la défense des droits de l’homme et la reconfiguration d’un modèle néo-développementaliste à base extractive et fondé sur l’exploitation des ressources naturelles, se met en place " depuis le haut " un discours progressiste qui se développe en même temps que le retour, encore timide, d’une idéologie nationale-populaire. Le conflit avec les secteurs ruraux a donné naissance à un troisième moment où cette idéologie s’est affirmée de façon exacerbée, ce qui s’est traduit notamment par la réactivation des schémas binaires de l’antagonisme politique (civilisation-barbarie ; oligarchie-peuple, etc.). La mort de Néstor Kirchner a aggravé ces divisions, du fait de la construction d’un récit officiel structuré à partir de l’opposition entre un bloc populaire (naturellement fidèle à l’exécutif national) et un bloc du pouvoir (nécessairement contraire aux intérêts du peuple). Dans ce cadre, l’actuel scénario politique argentin révèle, d’une part, un processus de recomposition politique " depuis le haut " mené par le péronisme (mouvement qui, en raison de sa capacité d’adaptation et de son infatigable productivité politique, a démontré – une fois de plus – son aptitude à assurer sa longévité au pouvoir), mais, d’autre part, ce scénario suscite un grand nombre d’insatisfactions qui permettent sans doute d’expliquer les métamorphoses profondes du champ contestataire.
Enfin, Gabriel Kessler propose une analyse qui révèle les transformations récentes de la structure sociale argentine. Dans cet article, l’auteur propose de décomposer les tendances opposées qui l’ont définie et examine les imaginaires qui ont façonné les visions distinctes de la société actuelle, en comparaison avec le passé. Pour commencer, Kessler remarque que, même si l’on enregistre depuis 2002 une amélioration de différents indicateurs sociaux (niveau d’indigence, pauvreté, scolarisation, emploi), le problème de l’ensemble de ces données est qu’elles rendent compte de tendances nationales et masquent, par là même, les profondes inégalités régionales qui caractérisent le territoire argentin, particulièrement dans la zone nord-ouest où l’on constate un fort taux de pauvreté structurelle, une absence de travail formel et de graves problèmes en matière de logement. Au regard de la situation sociale du pays dans les années quarante et cinquante, il semble que le pays, auparavant relativement égalitaire, soit en train d’enfanter d’une société inégalitaire. Mais, sur ce point, Kessler se demande dans quelle mesure l’ancienne société était réellement égalitaire. Et il conclut que si cette dernière jouissait alors d’une impressionnante mobilité intra-intergénérationnelle, dans les analyses de l’époque, ni les inégalités régionales ni celles de genre n’étaient prises en compte. Ainsi, plus qu’une société égalitaire, l’Argentine paraît avoir été un pays qui s’est caractérisé par sa grande capacité d’intégration. Pour sa part, la structure sociale se définit, de nos jours, par la présence de trajectoires sociales instables où les avancées sur certains plans ne doivent pas nous conduire à ignorer les reculs ou le maintien de faiblesses structurelles sur d’autres plans. En définitive, nous sommes face à une société marquée par la projection de tendances paradoxales et par l’entrecroisement constant de clairs-obscurs.
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