On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La sortie récente (en janvier sur les écrans britanniques, le 15 février en France) du film de Phylidia Lloyd La Dame de Fer, avec Meryl Streep dans le rôle-titre, a rendu opportune la réédition par son éditeur belge André Versaille – fondateur des éditions Complexe – de l'ouvrage du politologue Jacques Leruez Le Phénomène Thatcher (éditions Complexe, 1991), écrit il y a plus de vingt ans, peu après le départ du 10 Downing Street de Margaret Thatcher, et publié, avec une préface inédite retraçant avec brio la portée du thatchérisme sur la vie politique britannique depuis 20 ans, sous un titre nouveau (Thatcher. La Dame de Fer, André Versaille éditeur, 2012) calqué sur l'actualité cinématographique.
A propos de ce surnom, largement repris aujourd'hui, il est utile de rappeler son histoire, souvent oubliée. C'est en réalité la presse soviétique qui, en 1976, a ainsi surnommé Margaret Thatcher, alors qu'elle était à la tête de l'opposition au Parlement britannique et qu'elle venait de prononcer un discours virulent contre le pacte de Varsovie en appelant ses concitoyens à ne pas baisser la garde face à l'URSS et à ses alliés.
Jacques Leruez connaît parfaitement son sujet et aime distiller ce type de détails qui donnent à la lecture, très documentée et en même temps très synthétique, un caractère plaisant et bien souvent édifiant. En spécialiste de la vie politique britannique, il parvient à dresser un tableau objectif et raisonné des presque douze années (mai 1979 - novembre 1990) de présence de Margaret Thatcher à la tête du gouvernement, en insistant également sur la période décisive des années 1970 qui a vu cette jeune ambitieuse issue de la méritocratie provinciale prendre la place du respecté Edward Heath – Premier ministre de 1970 à 1974 – à la tête du parti conservateur. En analyste de la scène internationale – Jacques Leruez est chercheur associé au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po –, il consacre enfin la dernière partie de son ouvrage à l'étude de la politique extérieure de 1979 à 1990.
D'où vient Margaret Thatcher ?
Avant d'évoquer ce qui reste de la Dame de Fer – c'est-à-dire ce qu'il est convenu d'appeler le thatchérisme, bien qu'aucune doctrine idéologique au sens propre ne puisse être dégagée de prime abord –, il est important de comprendre d'où vient Margaret Thatcher car sa culture protestante, son éducation provinciale et plus globalement son milieu d'origine sont essentiels dans son rapport au monde et dans la manière dont elle conçoit la politique.
Margaret Thatcher née Roberts est issue d'une famille populaire originaire de Grantham, petite ville des Midlands de l'Est, dont son père, épicier et prédicateur laïque dans les églises méthodistes, fut longtemps conseiller municipal puis maire. Il fut pour sa plus jeune fille (née en 1925, quatre ans après sa sœur) un modèle et c'est par son influence qu'elle prit goût à la chose publique, notamment pendant ses études à Oxford. Alfred Roberts, qui aurait aimé être instituteur, n'avait pas les moyens matériels de faire des études et dut choisir le métier d'épicier par défaut pour faire vivre sa famille. Il était donc un parfait autodidacte en prenant des responsabilités au niveau municipal et, malgré ses horaires de travail à rallonges, il contribua magistralement à l'éducation stricte de sa fille. Ce tableau est bien connu et les commentateurs politiques ne manqueront jamais de rappeler le métier du père de Margaret Thatcher, lorsque cette dernière, au faîte de sa carrière, mènera une politique de réduction drastique des dépenses publiques au niveau national ou, sur un plan international, réclamera en des termes choisis et restés célèbres – “I want my money back !”– la contribution financière du Royaume-Uni à la Communauté européenne alors en plein essor.
C'est pendant ses études scientifiques à Oxford – et alors qu'elle était étudiante boursière – que Miss Roberts adhéra au parti conservateur. Diplômée de chimie en 1947, elle poursuivit des études de droit parallèlement à son travail de recherche au sein d'une entreprise fabriquant des matières plastiques, tout en continuant à militer. C'est en 1949 qu'elle fut investie pour la première fois candidate à une élection, dans la circonscription de Colchester où elle travaillait, et qu'elle rencontra à cette occasion un sympathisant nommé Denis Thatcher, riche homme d'affaires divorcé et de dix ans son aîné, qui devint son mari en 1961. Mère de famille – ses jumeaux Mark et Carol sont nés en 1953 – et devenue députée de Finchley en 1959 après deux tentatives infructueuses (en 1949 à Colchester et en 1950 à Dartford), Margaret Thatcher entre rapidement au gouvernement – certes par la petite porte –, en devenant Parliamentary Private Secretary auprès du ministre des pensions et des assurances sociales, Macmillan étant alors Premier ministre jusqu'en 1963, date à laquelle il est remplacé par Alec Douglas-Home.
Après les élections générales de 1964 remportées par le parti travailliste de Harold Wilson, Margaret Thatcher continuera à jouer un rôle non négligeable auprès d'Edward Heath, devenu leader conservateur en 1965 et restant à ce poste pendant 10 ans. Elle devient, après mars 1966, une spécialiste des questions financières au sein du cabinet fantôme conservateur. C'est pourtant comme secrétaire d'Etat à l'Education que Margaret Thatcher entre au gouvernement au sein du cabinet Heath (1970-1974), après la victoire du parti conservateur aux élections générales de 1970, remportées d'ailleurs à la surprise générale alors que Wilson était en tête des sondages. Il faut cependant noter, comme le remarque Jacques Laruez, que malgré le caractère assez fulgurant de cette ascension politique, l'Education est considérée au Royaume-Uni comme un ministère modeste ; ce n'est en tout cas pas un grand ministère politique – comme le Chancelier de l'échiquier, la Défense ou le Foreign Office – et c'est bien d'ailleurs pour cette raison qu'il est alors confié à Margaret Thatcher. En effet, ce ministère, fort peu important en termes d'effectifs, n'a, à la différence de la France, qu'un rôle de coordination, la gestion des écoles primaires et secondaires relevant des collectivités locales. Malgré ce statut peu flatteur, Margaret Thatcher apprit beaucoup de cette expérience ministérielle et le pays découvrit alors une volonté politique hors du commun, prête à tout pour affronter un appareil administratif et syndical très puissant. Elle s'opposa déjà aux hauts fonctionnaires, qu'elle méprisa pendant toute sa carrière politique, considérant que leur comportement était une obstruction. Dès avant son leadership à la tête des conservateurs, les jalons du thatchérisme étaient posés : son credo individualiste et anti-Etat, à la fois libéral économiquement et traditionaliste socialement – notoirement anti-féministe, en particulier –, était connu des observateurs politiques britanniques, même si nul ne pouvait alors se douter qu'une femme pourrait si vite devenir Premier ministre au sein d'un pays très marqué par les conservatismes et les traditions.
Une ascension politique rapide, des positions idéologiques très marquées
Bien que la singularité de voir une femme à la tête d'un des plus puissants Etats de la planète ait été ressentie à juste titre en 1979 comme un événement de première importance, Jacques Leruez ne cache pas dans son analyse du contexte de l'ascension politique de Margaret Thatcher la dose de chance dont elle bénéficia pour prendre somme toute assez rapidement les rênes du parti conservateur, en 1975, alors que son expérience gouvernementale était minime.
En 1974, lorsque le travailliste Harold Wilson redevient Premier ministre, le contexte politique, économique et social est pourtant peu porteur pour les conservateurs. Après les grèves très suivies de 1973-1974, les syndicats miniers – menés par le jeune leader du Yorkshire Arthur Scargill – sont extrêmement puissants et, par une action collective très suivie et réitérée, ils ont su faire plier le gouvernement d'Edward Heath. C'est dans ce contexte de défiance entre le parti conservateur et les grands syndicats, en particulier les syndicats miniers, que Mme Thatcher va progressivement affirmer son pouvoir et son influence au sein de son parti, ses positions radicales d'affrontement frontal étant alors vues comme une solution face à l'attentisme dont Heath a fait preuve de 1970 à 1974, selon certains Tories. Alors que le cabinet Wilson règle le conflit avec les mineurs au printemps 1974 à un prix élevé pour le gouvernement, Margaret Thatcher fait partie de ceux qui considèrent qu'il faudra dénoncer cet accord pour inverser le rapport de force et imposer des réformes structurelles, une fois au pouvoir. Le poids des Trade Unions dans la vie politique britannique est alors patent et, s'ils avaient largement contribué à affaiblir le cabinet Heath, ils montrent lors des grèves de 1978-1979 que même un gouvernement travailliste peut être victime de la multiplication des conflits sociaux.
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