La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Cultures en débat (1) : la politique culturelle selon Emmanuel Wallon
[mardi 20 décembre 2011 - 10:00]
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Nonfiction.fr - Les collectivités locales, dont le rôle en matière de culture est croissant, souffrent d'un manque de soutien de l'État, dites-vous. Si elles ont acquis davantage de responsabilités mais pas davantage d'aides financières, l'autonomie gagnée est-elle une autonomie en trompe-l'oeil ? Même les antennes régionales des grands musées, comme le Centre Pompidou à Metz, sont subventionnées par l'État à la marge seulement...

M. Emmanuel Wallon - Le Centre Pompidou à Metz est surtout payé par la communauté urbaine Metz-Métropole avec un soutien de la région et de la ville, ainsi qu'un investissement de la part du département. Ce que l'institution centrale – le Centre Pompidou – apporte, ce sont ses collections et son savoir-faire, et aussi une direction qui garde la main sur la programmation d'ensemble de l'équipement même si le choix des expositions est quand même fait en concertation avec les responsables locaux et le directeur du centre de Metz. Je pense que le Louvre ira dans le même sens. On a plus affaire à une délocalisation qu'à une véritable décentralisation impliquant un partenariat et un engagement réciproque. Je serai plus sévère vis-à-vis du musée mobile récemment lancé par Alain Seban, le président du Centre Pompidou, qui me semble être un gadget, si on considère que c'est la réponse que l'Etat a trouvé à une demande de plus grande décentralisation de l'art contemporain et d'un meilleure partenariat des régions. Certes, le musée du Louvre à Lens et le Centre Georges Pompidou à Metz seront sûrement des réussites du point de vue de la fréquentation. Le centre Pompidou de Metz est déjà une réussite sur le plan de son architecture et de la qualité des expositions. Mais on reste prisonnier d'une vision d'aménagement par le haut où c'est l'Etat qui octroie un certain nombre de bijoux de famille à des collectivités qui sont priées de mettre la main à la poche pour financer l'essentiel. Je ne parlerai pas de développement concerté, je ne parlerai pas de plan d'ensemble. On peut imaginer que d'autres villes soient demain candidates pour accueillir des succursales de nouveaux établissements de l'Etat. Peut être qu'un jour, si elle ouvre ses portes, la Maison de l'Histoire de France aura aussi une succursale à Perpignan ou à Marne-la-Vallée. En attendant, il serait peut-être plus juste de se demander quels sont les besoins effectifs d'accompagnement des collectivités territoriales dans leurs efforts. Après tout, elles ont déjà formulé des réponses sur le terrain de l'art contemporain, de la création artistique, du spectacle vivant, de la restauration du patrimoine. Elles ont plus besoin de méthodes, de partenariats et de crédits pérennes que de grandes manifestations flamboyantes deci delà.

Nonfiction.fr - En 2012, faut-il prévoir une nouvelle étape de la décentralisation dans le champ de la culture, non tributaire d'une seule " vision par le haut ", pour reprendre votre formule ? Et selon quelles modalités ?

M. Emmanuel Wallon - Oui, et ce n'est pas uniquement dans le domaine culturel. La société française a besoin de continuer cette œuvre de décentralisation et de franchir une nouvelle étape. Décentraliser, c'est rapprocher la décision du citoyen, c'est favoriser le débat public, c'est permettre l'expérimentation également, ce qui ne veut pas dire que l'Etat doive abandonner complètement son rôle. Mais à lui de fixer un cadre de répartition des responsabilités qui permette ces initiatives locales et qui affranchisse la société d'un certain nombre de tutelles. Il faudra commencer par revenir sur la loi de 2010 dont on peut craindre qu'elle mène à un véritable recul historique, et d'ailleurs assez atypique dans le paysage européen. La France sera le premier pays à recentraliser alors qu'elle s'est lancée depuis 1982 dans grand effort de redistribution des pouvoirs publics. Je crois surtout qu'il faudrait qu'on pense l'articulation nécessaire entre les quatre niveaux d'administrations – communes, départements, régions, Etat – , auxquels se rajoutent les intercommunalités, en fixant des droits et des obligations plutôt qu'en lançant des interdits comme on l'a vu lors du débat sur l'élaboration de cette loi, quand le gouvernement prétendait retirer complètement la clause de compétence générale et empêcher tout doublon, comme si dans le domaine culturel, social, sportif, touristique, il n'y avait pas de spécificités locales à faire jouer et des complémentarités à rechercher. Je crois surtout qu'il ne faudra pas penser l'avenir de nos territoires à partir du canton. En dehors de cette question de compétences, la faute la plus lourde qui me semble commise dans ce texte de loi de 2010, c'est d'avoir prévu un mode d'élection à partir du canton identiquement, pour présider ensuite aux destinées du département et de la région, le conseiller territorial étant obligé de faire du porte-à-porte et de défendre un pré carré plutôt que de penser à la destinée du département, aux ambitions de la région, et d'être capable d'arbitrer entre eux.

Nonfiction.fr - L'offensive de Nicolas Sarkozy en faveur des industries culturelles que vous évoquiez au début de cet entretien s'accompagne d'un recours de plus en plus systématique à des fonds privés. Cette pratique met-elle en péril l'idée d'un service public de la culture ?

M. Emmanuel Wallon - Le service public de la culture est attaqué de différentes manières. D'abord, il est mis en cause non pas tant par les directives et traités européens que par la manière de les traiter et les appliquer, comme s'il fallait que la libre concurrence soit le seul critère d'appréciation en droit public. Il faut défendre le servuce public de la culture et je pense que, de ce point de vue, le gouvernement français n'est pas assez vigilant.

En deuxième lieu, ce service public est attaqué de l'intérieur, parce qu'à bien des égards, on a affaibli le service public et même l'administration. Le Ministère de la Culture a subi, comme la plupart des autres, le laminoir de la RGPP et le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux, même si le Ministre dit qu'on a œuvré avec plus de délicatesse dans ce secteur que dans d'autres. Il a connu une refonte complète de ses administrations déconcentrées qui ont été replacées sous l'autorité des directeurs de région. Il a fusionné ses directions en grandes directions régionales. Tout cela peut avoir son avantage et son utilité, mais pendant ce temps-là, le Ministère n'a pas été une administration de veille ni de mission, et n'a pas été capable de lancer des plans stratégiques ou d'écouter les acteurs de terrain, de les accompagner. Le ministère a été retranché sur lui-même et, d'ailleurs, beaucoup de fonctionnaires ont fait savoir à leurs interlocuteurs qu'ils en concevaient de l'amertume et quelquefois même un peu de dépression. La situation a été aggravée par deux actes emblématiques de la présidence de Nicolas Sarkozy. D'abord, cette lettre de mission à sa ministre Christine Albanel dès 2007 qui mettait en cause l'axe principal de l'action du ministère, c'est-à-dire la démocratisation culturelle, en prétendant qu'elle avait échoué et qu'il fallait désormais la remplacer par l'idée " d'œuvres populaires ", soit " populariser " la culture, ce qui ne veut pas dire la même chose que " démocratiser ". D’autre part, la création d'un Conseil artistique, présidé par le chef de l'Etat en personne, et confié, du point de vue de son secrétariat général, à Marin Karmitz. Ce Conseil a été si brillant dans ses projets et ses réalisations que l'ensemble de ses membres ont fini par démissionner, après une année de guerre larvée avec les services du ministère. Quand on a à ce point vidé de son contenu le système sur lequel on s'appuie, il ne faut pas s'étonner si le service public paraît affaibli.

Et effectivement, vous le dites, le service public peut être menacé par cette idéologie un peu factice qui prétend qu'à chaque fois qu'il y a un manque de ressources, c'est évidemment du côté du secteur privé qu'on va les trouver, comme si les entreprises culturelles ou les structures artistiques n'avaient pas été assez courageuses ou assez audacieuses dans la conquête de mécènes. Or on sait très bien maintenant que la France a aligné sa législation sur le mécénat sur la plupart des grands pays industriels ou post-industriels qui pratiquent des réductions d'impôts, et que cela ne suffit pas. La manne que l'on attendait voir tomber magiquement des comptes des entreprises du CAC 40 et des autres ne vient pas, parce que les entreprises sont frileuses et rapatrient leur argent sur d'autres missions ou tout simplement le distribue à leurs actionnaires dès que la conjoncture est menaçante. Les mécènes sont à l'affût de publicité ou au moins de notoriété et donc ils arrosent où c'est mouillé : ils ne vont pas chercher les aventures artistiques les plus risquées, les compagnies inconnues, les ensembles instrumentaux inouïs, au sens littéral du terme. Enfin, les fonds privés, lorsqu'ils finissent par venir, d'abord restent toujours minoritaires, et peuvent aussi orienter la création dans un sens moins critique et plus consensuel. Pour toutes ces raisons, il y a effectivement une idée du service public qui est fragilisée et qu'il faut tenter de défendre, ce qui ne signifie aucunement qu'il faille reconduire éternellement les schémas anciens. Ça peut se faire encore mieux, avec de l'audace et de l'innovation...

Noémie SUISSE
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