On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Souvenons-nous du 22 août 1911. Il y a un jour déjà que La Joconde a disparu du Louvre. Vincenzo Perrugia l’en a délesté. Mais personne ne s’est aperçu de rien. L’affaire connue, la police s’en mêle et le reste est devenu légendaire. Mais réfléchissons aussi : la gloire d’icône qui a fait La Joconde se transforme soudain en une célébrité digne des stars de cinéma et de chanson. La foule converge ce jour-là vers le Louvre pour scruter la place où s’était trouvé le tableau, et pourtant beaucoup de ces visiteurs étaient nouveaux. Ils n’avaient même jamais vu le tableau. Franz Kafka était d’ailleurs parmi eux, avec son ami Max Brod.
Par cette entrée en matière, l’auteur veut nous faire sentir ceci : l’histoire de la disparition de La Joconde, qui sert donc ici de paradigme, nous éclaire sur l’art et sur ce que nous espérons y voir. Comment entendre cela ? Le véritable secret des grandes expositions auxquelles nous assistons désormais est moins dans les œuvres à voir, croit pouvoir affirmer l’auteur, que dans les milliers de personnes qui campent devant les musées et font la queue pour accéder à l’univers des peintres. Le véritable événement, dans chaque cas, est l’installation constituée par ces foules qui n’ont pas idée de ce qu’est le sujet d’une œuvre d’art. Le public se rend-il dans une exposition parce que les œuvres sont disponibles près de chez lui ? Ou bien chaque spectateur recherche-t-il quelque chose de spécifique, d’individuel et de singulier dans les tableaux ? Cette idée lui est suggérée, justement, par la présence de ces foules venues contempler une place vide (celle de La Joconde), phénomène qui renverse, à juste titre, le raisonnement habituel.
Vu de ce point de vue, l’acte de Perrugia était donc plus qu’un simple vol. Il préparait la scène pour un siècle où les gens iraient dans les musées et les galeries d’art « voir » le vide que l’art moderne leur offrait. Entendons bien ici que ce vide est celui de l’absence d’image au sens classique du terme. Le vol, en ce sens, souligne l’auteur, doit être inclus dans la liste des grandes œuvres déterminantes du mouvement moderniste. Il ajoute même un peu plus loin que « le fait que le tableau ne fût pas là avait induit chez les gens une façon différente de regarder les choses. Tout ce qui avait été invisible avant était maintenant digne d’être regardé – ce qui fait du vol de La Joconde une œuvre d’art en elle-même ». Ajoutant encore avec humour que, lors des fouilles qui suivirent la découverte du vol, les policiers ont surtout découvert un aperçu de la vie privée du personnel du musée : le garde habituel était resté à la maison sous un prétexte quelconque, son remplaçant était parti fumer une cigarette aux toilettes, le portier faisait une sieste, ...
Pour revenir au cas de La Joconde, avant son vol, elle n’était pas ou peu connue. La Fornarina de Raphaël pouvait s’enorgueillir de tenir la place d’icône artistique clé. Il a fallu qu’elle disparaisse pour devenir le symbole qu’elle est de nos jours. A quoi s’ajoute la déception constatée de quelques-uns découvrant que, finalement, ce tableau n’est pas grand ou aussi grand que l’imagination ne l’a conçu. Autant dire que, grâce au vol, on s’est mis à apprécier l’œuvre différemment, et sans doute avec plus d’intelligence. Alors, faut-il souhaiter un nouveau vol de La Joconde pour qu’elle acquiert une valeur différence encore, voire nouvelle ? La plupart des choses deviennent plus intéressantes une fois que nous les avons perdues. C’est même parce qu’elles ne sont plus là que nous leur accordons plus de valeur encore.
2 commentaires
liclc
http://liliane-collignon.suite101.fr/la-joconde-cache-un-paysage-ignore-a14426
FandeMonalisa
Il y a l’explication du paysage de fond, au fait qu’il ne soit pas raccord entre la droite et la gauche, à la posture bizarre de Mona Lisa, un peu bancale, et même l’explication du mystère de son sourire ! Vinci a mis une astuce graphique étonnante dans le visage pour créer ce sourire stupéfiant, c’est montré et détaillé dans le livre. Ils montrent aussi que dans le tableau, Mona Lisa est représentée 4 fois (et ce n’est pas une image, elle y est vraiment 4 fois !). Le bouquin est très bien fait, beaucoup d’images, de gros plans. Quand le livre montre des choses, des détails de La Joconde et les explique, ça paraît évident d’un coup, flagrant...mais il fallait les voir, fallait les trouver. C’est prenant, à lire absolument, vachement bien.