On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Conjurer un sentiment d'impuissance ?
Autrement dit, face à des dynamiques politiques ou économiques qui paraissent implacables, lutter contre le sentiment d’impuissance suppose certes de pouvoir montrer des alternatives. Mais ce que permettent de préciser les trois critères précédents, c’est aussi que ces alternatives gagnent d’autant plus de force lorsqu’elles rencontrent des désirs individuels et collectifs, qu’elles peuvent trouver des conditions relativement favorables pour se développer, et qu’elles sont assises sur des stratégies suffisamment solides pour pouvoir affronter les tentatives d’empêchement.
Prenons un exemple. Dans le monde académique anglophone, une littérature s’est par exemple développée sur les "réseaux alimentaires alternatifs" ("alternative food networks"), ces expériences collectives qui cherchent justement des alternatives aux systèmes agroalimentaires industrialisés et globalisés. Cette littérature permet de montrer avec finesse les potentialités mais aussi les difficultés et les ambiguïtés de ces expériences. De manière plus ou moins militante, la recherche d’alternatives peut de fait se vivre aussi à travers l’alimentation, de sa production jusqu’à sa consommation. L’alimentation est au cœur des modes de vie et elle peut donner des prises concrètes facilitant les questionnements et les remises en cause.
A contre-courant des produits standards, insipides, écologiquement dommageables
Les trois critères précédents peuvent donc être utilisés pour montrer et préciser les enjeux des expériences qui se développent à travers le monde en réaction aux productions massifiées, standardisées, insipides, écologiquement dommageables. Dans ce domaine agroalimentaire, la désirabilité d’alternatives peut se manifester par des formes d’expression qui ne sont pas forcément directes et précisément formulées. Une part croissante de consommateurs se détourne ou se méfie des produits de l’agriculture intensive et productiviste. Dans des formes plus structurées, différents mouvements sont engagés dans des tentatives de réorientation des pratiques : Slow Food, locavores, Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne (AMAP), etc. Dans cette recherche d’alternatives, ce ne sont pas seulement les produits et leur qualité qui sont en jeu ; comptent aussi les réseaux à travers lesquels ces produits sont échangés, ce qui contribue donc à donner également une importance à la nature des relations (plus ou moins directes, plus ou moins personnalisées) et au type d’échanges (monétarisés ou non, contractualisés ou non) entre producteurs et consommateurs. La viabilité de ces initiatives est recherchée par leur ancrage local, la garantie de débouchés aux productions (c’est un des principes des AMAP), l’installation de relations de confiance entre producteurs et consommateurs, et leur respect des contraintes environnementales. Ces réseaux reconfigurent les formes et les circuits de distribution des produits. Les circuits courts permettent de réduire les transports et le nombre d’intermédiaires. Une question importante reste toutefois de savoir si les avantages apparents peuvent suffire pour que le type de projet porté par ces expériences devienne réalisable à plus grande échelle. L’alternative prendra davantage forme si ces expériences parviennent à sortir de leur situation de niche, mais sans être récupérées par les circuits tendanciellement oligopolistiques. Il ne faudrait d’ailleurs pas idéaliser ces courants d’initiatives outre mesure mais ils peuvent avoir un effet d’exemplarité.
La recherche d'alternative n'exclut pas la lutte...
Toutefois, les forces contraires sont puissantes, conquérantes même, et continuent à orienter les modèles de production et d’organisation des territoires. À Nice par exemple, les rares surfaces d’agriculture périurbaine qui subsistent dans la plaine du Var risquent de ne pas peser lourd face aux projets d’aménagement en cours (mais labellisés "développement durable", rassurons-nous). La recherche d’alternatives est donc aussi une lutte. Ou plutôt un assemblage de luttes, souvent partielles, et qui ne pourront se rejoindre qu’en trouvant une capacité à s’inscrire dans un projet plus large![]()
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