Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Pierre-Cyrille Hautcoeur : "une vraie complémentarité entre l'approche de l'historien et celle de l'économiste"
[mardi 28 juin 2011 - 12:00]
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Pierre-Cyrille Hautcoeur est directeur d'études à l'EHESS et enseigne à l'Ecole d'Economie de Paris. Il répond ici aux questions de nonfiction.fr dans le cadre d’un dossier consacré aux nouveaux économistes français.

 

Nonfiction.fr- Quand et comment avez-vous décidé de devenir économiste ?

Pierre-Cyrille Hautcoeur- Lycéen, je voulais être historien et je suis donc entré après le bac en hypokhâgne (lettres supérieures). En cours d’année, l’Ecole normale supérieure (ENS) a annoncé la création d'un nouveau concours incluant économie, sociologie et maths. Cela m’a tenté à cause de l'ouverture que cela offrait sur la compréhension du monde contemporain, qui est aussi l’objectif indirect de tout historien.

A l’ENS, j’ai suivi les cours d’histoire et d’économie avec la conviction que l’économie était au cœur de la société actuelle. La finance m’a attiré pour les mêmes raisons : elle est à l’économie ce que l’économie est au reste du monde : le lieu du pouvoir qui souvent s'impose à tout le reste. A l’époque, dans les années 80, la finance était par ailleurs en pleine évolution sous l’impulsion des réformes de Pierre Bérégovoy et de son conseiller Jean-Charles Naouri, un normalien matheux qui vint nous exposer sa vision incroyablement systématique de la libéralisation financière. A un moment où l'accès à l'Université semblait fermé, où n'existaient pas d'allocations de thèse, et où les normaliens partaient dans toutes sortes de directions, ces changements étaient passionnants. Si je refusais finalement la propositions de Naouri de participer à la création de France-Trésor (la nouvelle entité qui allait gérer la dette publique), ainsi que la possibilité donnée à ce moment là aux normaliens d'entrer à l'Ecole nationale d'administration sans concours, ce fut un peu par paresse, un peu par désir d'approfondir la compréhension théorique et approfondie du monde que seule permet la vie académique. Je vis quand même une expérience "réelle" dans la finance : en 1987-88, j'eus la chance de faire mon service militaire (si l'on ose dire) en coopération dans une banque française en Espagne. Au sein du département financier, j'assistai à l'apogée et à l'éclatement de la bulle financière de 1987, et observai quelques pratiques peu délicates auxquelles l'urgence et la peur – sans même parler du goût du lucre – donnaient lieu. A l'excitation réelle que donne l'action quotidienne en ces lieux, je préférai finalement l'implication moins intensive mais plus approfondie et soutenue de la recherche. Soucieux de donner de la perspective aux transformations financières en cours, je choisis de consacrer ma thèse aux variations dans la longue durée du rôle des marchés boursiers dans le financement des entreprises en France. C’était à la fois un exercice de recherche économique où j’utilisais des techniques d’analyse quantitative et une étude historique où je cherchais à comprendre le fonctionnement des marchés boursiers à une certaine époque et les raisons de leur évolution. J'étais parti pour expliquer les changements depuis 1945, mais la recherche des origines m'a amené à finalement commencer ma recherche vers 1890 et à l'arrêter en 1936 !

L’histoire financière était encore alors dominée par l'étude des banques – les acteurs dominants de la finance française des années 1945-85 – et l'histoire des marchés restait encore largement inexplorée. Agrégé répétiteur quand j’ai écrit ma thèse, j’ai travaillé de manière assez solitaire, sans beaucoup d’encadrement. Christian de Boissieu avait accepté de diriger ma thèse, mais ne pouvait guère m'aider dès lors que je m'orientais vers des époques éloignées de l'actualité. Je dus donc inventer ma méthode peu à peu, en découvrant en particulier les développements en cours de la théorie financière en plein développement. L'application des outils de la théorie économique et financière était quasiment inexistante, sauf dans quelques universités américaines. Cela m’a incité à aller passer après ma thèse une année à l'université de Rutgers dans le New Jersey, où étaient réunis quelques uns des meilleurs spécialistes de ces questions : Michael Bordo, Hugh Rockoff et Eugene White. J'allais par la suite continuer à travailler sur ce sujet, tout en me diversifiant un peu vers des questions macroéconomiques telles que les problématiques des crises monétaires - stabilisation Poincaré et retour à l’étalon-or, démarrage de la crise de 1929 en France - et des sujets que j'ai tentés de lire dans une perspective d'histoire financière : histoire de l’assurance vie ou histoire des faillites, que j'ai analysées pour évaluer les liens entre leurs transformations et celles d'autres institutions financières. On constate ainsi que les transformations du capitalisme ont des conséquences sur la manière dont doivent être dessinées les institutions qui le régulent. J’ai aussi continué à m’intéresser à l’histoire boursière, en particulier la compréhension des transformations des organisations boursières.


Nonfiction.fr- Quels ont été vos maîtres à penser et en quoi le furent-ils ?

Pierre-Cyrille Hautcoeur- En histoire, j'avais lu avec passion les grands maîtres de l'Ecole des Annales, en particulier en histoire médiévale, vers lesquels m'avaient guidé des professeurs de khâgne (en particulier Dominique Borne) et des lectures de vulgarisation de jeunesse (de Jacques Bainville à Régine Pernoud). A l’Ecole Normale, j'eus la chance d'être envoyé par Lionel Zinsou au séminaire de Maurice Lévy-Leboyer à Sciences Po, qui accueillait les meilleurs historiens économistes du moment. Il m'a encouragé à étudier parallèlement économie et histoire et à tenter leur articulation, que lui-même mettait en œuvre alors avec François Bourguignon dans un ouvrage marquant – quoique sans réelle postérité – qui alliait modèles de croissance et histoire quantitative (L'économie française au 19e siècle, Economica 1985). M. Lévy-Leboyer dirigea ma maîtrise, qui se déroula dans les archives sombres de la Banque de France, à lire les procès-verbaux des séances du Conseil général autour de la crise de 1929 : des mines d'information, dont je ne tirai sans doute pas la moitié de la richesse ! En même temps, je bénéficiais sous les combles de la rue d'Ulm de la réunion exceptionnelle de talents que constituait alors le petit Laboratoire d'économie politique récemment constitué à l'ENS, où pendant mon DEA (le M2 de l'époque) je pouvais côtoyer J.-P. Benassy, F. Bourguignon, P.-A. Chiappori, Ph. Mongin (et j'en passe), tous jeunes et en train d'internationaliser et de révolutionner les standards de la science économique en France. Contrairement à ce que certains d'entre eux semblaient penser, cela me paraissait très complémentaire d'autres enseignements que je recevais, ceux en économie de Y. Moulier-Boutang ou d'A. Zantman, le séminaire de sciences politiques de P. Manent ou même celui de théologie médéivale de P.-M. Gy et J. Verger. Je n'étais pas conscient alors de l'incroyable chance que représentait cette diversité, ni du caractère exceptionnel de l'accueil que nous offraient au LEP tant les chercheurs que les ingénieurs et les secrétaires.

Comme beaucoup de gens depuis, j'ai à travers la théorie financière été très influencé par le grand paradigme de l’asymétrie des informations qui domine les sciences économiques depuis une vingtaine d’années. J’ai aussi été inspiré par les théories de l’efficience des marchés et des enseignements dans la lignée de la théorie du portefeuille, qui convergent en partie avec les théories de l’information à travers les travaux de chercheurs comme Michael Jensen. Maintenant, j’éprouve plus de réticences à leur égard que je n’en avais initialement. Je pense que ces deux paradigmes sont entrés dans l’ère des rendements décroissants et que leur confrontation aux données empiriques soulève de grandes difficultés.

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