On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Agnès Bénassy-Quéré est présidente du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (CEPII) et enseigne à l'Ecole Polytechnique. Elle répond ici aux questions de nonfiction.fr dans le cadre d’un dossier consacré aux nouveaux économistes français.
Nonfiction.fr- Pouvez-vous nous rappeler brièvement votre parcours universitaire et professionnel ?
Agnès Bénassy-Quéré- J’ai commencé par des études de commerce avant un master de recherche et une thèse en économie. J’ai été employée un an au Ministère de l’économie, au bureau de la politique économique, comme on disait à l’époque, avant d’être nommé Maître de Conférences à l’Université de Cergy-Pontoise. J’y suis restée quatre ans, puis j’ai passé l’agrégation avant de partir enseigner à Lille pour quatre ans. A mon retour à Paris, j’ai été nommée directrice adjointe du CEPII, puis professeure à Nanterre. Je dirige le CEPII depuis 2006 et j’enseigne maintenant à Polytechnique.
J’ai à peu près quatre activités aujourd’hui : la direction du CEPII, qui est une sorte de PME, où il faut s’occuper de toutes sortes de choses, de la définition de programmes de travail aux problèmes d’intendance. Il y a beaucoup de missions à l’extérieur (souvent à l’étranger), de ressources humaines puisque nous sommes une cinquantaine. Cette fonction de direction occupe à peu près la moitié de mon temps. Le reste de mon temps est consacré pour moitié à suivre et participer aux débats de politique économique, et pour moitié à la recherche et à l’enseignement.
Nonfiction.fr- Quand et comment avez-vous décidé de devenir économiste ?
Agnès Bénassy-Quéré- A la fin de mes études de commerce, j’ai fait plusieurs stages qui m’ont donné l’impression que les grandes questions stratégiques occupent finalement une place relativement mineure dans l’activité quotidienne d’un cadre d’entreprise. J’avais une certaine frustration et je ne pensais pas être faite pour ça. J’étais assez jeune à l’époque donc j’ai décidé de rallonger mes études en faisant un master d’économie. Je me suis alors piquée au jeu. Une différence par rapport aux autres économistes de ma génération, c’est que j’ai commencé assez tard. Les "grands débutants" n’abordent pas une discipline de la même manière, ils se posent plus de questions, et remettent les choses en cause, sans être hétérodoxes pour autant. Ce hasard de la vie m’est utile aujourd’hui pour l’enseignement : on en comprend mieux les difficultés lorsqu’on n’est pas né un biberon de science économique à la main.
Nonfiction.fr- Quels ont été vos maîtres à penser et en quoi le furent-ils ?
Agnès Bénassy-Quéré- Comme tout le monde, j’ai eu des professeurs de lycée qui m’ont marquée. J’ai évidemment été marquée par mon professeur de thèse, Henri Sterdyniak. Il me laissait beaucoup de liberté mais savait m’arrêter lorsque je partais dans une direction sans issue. C’est quelqu’un d’extrêmement pragmatique et libre par rapport aux courants de pensée. D’autres événements m’ont marquée : les conférences d’Edmond Malinvaud, qui était très rigoureux et n’avançait jamais quelque chose sans le prouver, pas à pas. Ses cours étaient d’une austérité totale mais il avait une vraie rigueur de raisonnement. Je suis aussi très reconnaissante envers des gens qui m’ont aidé au début de ma carrière, comme Pierre Morin, au Ministère des finances. Je ne m’attendais pas à cette question mais il y a évidemment beaucoup de gens qui m’ont marquée, je suis comme une éponge ! J’oubliais Jean Pisani-Ferry : je le revois parcourant à toute allure, sous mes yeux, d’interminables listings de chiffres (comme naguère mon grand-père comptable), et tout à coup s’arrêtant sur un chiffre pour s’exclamer : "Là, il doit y avoir une erreur". Je trouvais cela fabuleux ! Un autre jour, alors que j’avais décliné l’invitation d’un journaliste à venir parler à la radio de la crise du système monétaire européen, il m’a dit : "Tu aurais dû y aller, c’est idiot, tu verras, quelqu’un d’autre ira, et ce ne sera pas forcément mieux que toi". Et effectivement, en écoutant l’émission le soir, je me suis dit que j’aurais pu faire au moins aussi bien. Ce fut un déclic pour moi. Le problème des économistes, et des universitaires en particulier, c’est qu’ils se disent : "On n’est pas très sûr, la littérature n’est pas complètement consensuelle sur ce sujet, les tests économétriques ne sont pas robustes, etc." Mais il faut quand même essayer de dire les choses. Quand on regarde les Américains, ils sont beaucoup moins timides dans leurs affirmations.
Nonfiction.fr- Sur quoi portent actuellement vos travaux ?
Agnès Bénassy-Quéré- Je travaille sur le système monétaire international. J’ai plusieurs travaux en cours : le premier se pose la question des relations entre la réduction des déséquilibres mondiaux et le système monétaire international. Est-ce que par exemple nous pouvons résorber les déséquilibres mondiaux sans modification du régime de change chinois ? Je pense que oui, l’essentiel c’est la structure de l’économie chinoise plus que le régime de change. Même si le régime de change peut changer le calendrier du rééquilibrage en l’accélérant, notamment si la politique monétaire américaine reste contrainte par ses engagements sur des taux d’intérêts très bas.
Mon deuxième projet porte aussi sur le système monétaire international : il s’agit de savoir si un système multipolaire vers lequel nous pourrions aller dans les années à venir serait plus stable ou moins stable que le système actuel, dominé par le dollar. Certains pensent qu’il est évident que ce serait plus instable, parce dans le système actuel la puissance dominante prend sur elle pour assurer la stabilité de l’ensemble du système. Les Etats-Unis ont, certes, eu un rôle stabilisant pendant la crise, en fournissant à des banques centrales du monde entier une liquidité généreuse en dollars. Mais on ne peut pas dire que les Etats-Unis ont adapté leur politique économique pour assurer la stabilité dans la période pré-crise. D’autres disent qu’un régime multipolaire serait plus stable parce qu’il y aurait moins de déséquilibres mondiaux. Il n’y a pas tellement de recherches sur le sujet, et j’y travaille justement avec Jean Pisani-Ferry. Mes co-auteurs et moi montrons qu’un système multipolaire serait à la fois plus stable et plus instable : plus stable dans la mesure où il réduirait l’ampleur et la durée des déséquilibres, et donc la probabilité de crise abrupte, mais plus instable parce que si les investisseurs ont le choix entre plusieurs actifs de même niveau de liquidité et de risque, ils vont devenir plus sensibles aux variations de rendements anticipés et cela provoquera de la volatilité. Il nous semble que cette volatilité de court terme n’est pas ce qui est le plus dangereux pour l’économie, car on peut se couvrir. Ce qui est plus embêtant, ce sont les désajustements de long terme. Je pense donc qu’un système multipolaire améliorerait la situation par rapport à au système actuel, même s’il ne règlerait pas tous les problèmes, loin de là.
Je travaille aussi sur la fiscalité, notamment sur l’impact de la TVA sur les prix du commerce international. Si la TVA augmente, est-ce que les prix des produits importés augmenteront d’autant? Mes co-auteurs et moi travaillons à partir des données d’exportateurs français. Ce sont des mécanismes qui avaient déjà été étudiés dans le cadre de variations de taux de change : si l’euro s’apprécie, que font les exportateurs français ? Est-ce qu’ils baissent leurs prix exprimés en euros afin de maintenir leurs parts de marché à l’exportation ? Mais le problème d’étudier cette question à partir du taux de change est que si l’euro s’apprécie, les matières premières et les biens intermédiaires importés coûtent moins cher, et donc ça change les coûts des producteurs. Alors que la TVA ne change pas ces coûts ; ses variations constituent donc des "expériences" très pures.
Avec un autre co-auteur, enfin, j’étudie l’évolution des multiplicateurs keynésiens dans le temps. Il n’y a pas de raisons qu’ils soient constants car il y a eu des évolutions structurelles en particulier en Europe, avec l’indépendance des banques centrales, la désindexation des salaires, la création de l’euro, la déréglementation financière… On s’attend donc à ce que le multiplicateur keynésien évolue au cours du temps, et c’est bien ce que nous trouvons..
Sur tous ces sujets, je prépare des articles, ce qui est le chemin de croix de l’économiste : il faut faire une recherche, puis un document de travail qu’on présente en séminaire. On reçoit des critiques, on modifie son approche avant de proposer quelque chose qui pourrait être acceptable dans une revue. On attend neuf mois, voire un an, on reçoit un rapport qui nous dit que tout est à refaire. On essaie une autre revue, qui elle aussi envoie un rapport disant cette fois qu’il y a des éléments intéressants mais qu’il faut encore tout changer. On change tout et on finit par être publié. Tous ces articles s’écrivent en anglais et sont destinés à des revues internationales.
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