On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
En profil de ce bref commentaire, une question plus générale doit être formulée, même si nous la laissons, pour l’heure, sans réponse complète. S’il n’a échappé à personne que les publications sur le cinéma émanant de philosophes se multiplient ces derniers temps (Jacques Rancière, Alain Badiou, Stanley Cavell, Michel Foucault, Frederic Jameson, ...), il convient de se demander : pourquoi une telle offensive est-elle entreprise de leur part ? Admettons – provisoirement – une double réponse possible : ce recours au cinéma serait encouragé par l’envie de contourner les frontières doctrinales rigides qui ont envahi d’autres secteurs artistiques au point de les rendre sectaires (caractéristique du fonctionnement de tout un pan des arts plastiques par exemple, au point d’y installer des guerres de tranchées), en retrouvant plus de souplesse dans le champ du cinéma non moins considéré comme un art ; comme il serait nécessaire aussi de reconfigurer une théorie du divertissement à une époque où l’on peut sans doute adopter un usage moins péjoratif et de ce terme et du rapport cinéma-divertissement. Mais cette réponse suffit d’autant moins qu’il existe aussi des raisons intrinsèques aux doctrines philosophiques des uns et des autres.
Justement, parmi ces ouvrages, nous trouvons donc celui de Jacques Rancière, lequel nous permet d’approcher la singularité de son dispositif de réflexion concernant le cinéma, ainsi que d’aborder une partie des réponses précédemment citées.
La première évidence qui domine l’ouvrage est qu’il nous met en présence d’un regard cinéphilique, celui d’un spectateur dont l’auteur nous raconte d’ailleurs sobrement l’éducation à l’image (la rencontre avec Europe 51 de Roberto Rossellini, les années cinématographiques 1960, puis 1970), quoique sans attendrissement nostalgique. Qu’on pénètre dans le détail de son activité, et l’on découvre que ce regard se déploie en "trajet", qu’il demeure attentif en permanence notamment aux détails les plus infimes livrés par tel ou tel réalisateur, ainsi qu’aux mouvements d’appareil. Il ne lui suffit guère de voir un film une fois, il s’impose de le revoir, de prendre le temps de s’y livrer en suspendant momentanément le temps contraint de la vie quotidienne, de comparer des films. Il appartient aussi à ce regard de spectateur de développer une mémoire cinéphile, tout en la plaçant si possible sous contrôle d’une nouvelle vision de ses objets. Enfin, ce regard ne peut se dispenser de comparer les films produits avec les sources littéraires du scénario lorsque tel est le cas, de lire les critiques et les théories du cinéma, de parcourir les textes des metteurs en scène.
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