On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Au moment où l’Algérie connaît des soubresauts en résonnance avec les révolutions tunisienne et égyptienne, un ouvrage récent aide à mieux comprendre une dimension méconnue du présent de cet autre pays arabe.
Dans le livre La France réinventée, la chercheuse au CNRS Séverine Labat analyse l’émergence d’une identité transcendant des mémoires complexes, qui serait celle de franco-algériens. Docteur en sciences politiques, auteure d’une thèse qui fait autorité sur l’islamisme algérien, l’enseignante à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) relie la trajectoire contemporaine de l’Algérie à celle de ses enfants qui recomposent, en France, leurs liens avec ce pays.
Comment le lien national algérien a été fabriqué de manière autoritaire
Dans un premier temps, avant de s’intéresser à l’objet précis de son ouvrage, Séverine Labat explique le contexte dans lequel le fait national a été construit en Algérie. Elle rappelle que le code de la nationalité algérienne récuse l’abandon de la nationalité d’origine et exclut l’hypothèse d’une double appartenance nationale. Pour autant, de fait, cette interdiction n’a pas empêché l’existence de nombreux cas de double nationalité, sans que l’autre Etat n’en soit informé.
Sans entrer dans le détail du travail de construction du lien national, très bien rappelé dans l’ouvrage, on peut mentionner de façon synthétique que l’édification de l’Algérie indépendante s’est bâtie sur une vision de la société mythifiée par le FLN. A un pays arabo-berbère d’une grande diversité, le parti unique a construit le mythe d’une société indifférenciée, dans laquelle "l’algérianité" oppose aux particularismes nombreux une unification parfois factice, dont les deux piliers sont la langue arabe et la religion musulmane. En l’absence d’autre facteur socio-culturel structurant en mesure d’enclencher une dynamique d’intégration nationale, l’Islam a ainsi été mobilisé contre les revendications identitaires afin d’occulter les inégalités entre citoyens algériens. Les institutions de l’Etat, devenues uniques dépositaires de la représentation nationale, ont donc limité le développement de "médiateurs de l’idée nationale" (contrôle étroit des mosquées, utilisation des moyens de communication comme outil de propagande…). Le gouvernement algérien a ainsi censuré des éléments de débat essentiels à la légitimation du fait national.
A cet égard, les années 1980 marquent un tournant, aussi bien du fait des conséquences socio-économiques de la crise des hydrocarbures de 1986, que de l’apparition de revendications identitaires berbères et de la montée en puissance de l’Islam politique. Face à une société gangrénée par la "hogra" (le mépris), la violence, le clientélisme et la corruption ont contribué à la délégitimation du régime algérien. En 1989, sous la pression populaire (des permanences du FLN sont saccagées), une nouvelle constitution autorise la création de partis politiques, dans laquelle le FIS s’engouffre afin d’essayer de transposer l’expérience théocratique iranienne en Algérie. Les islamistes ont pu pour cela s’appuyer sur la référence à la communauté des croyants (l’Oumma contre "El Watan", la patrie) et la préoccupation pour la justice sociale, à un moment où la communauté nationale était affaiblie par ses tiraillements identitaires et l’inadéquation du contenu socio-économique de la citoyenneté au regard des attentes grandissantes de la population en termes de redistribution des richesses.
Les conditions politiques et idéologiques de la transgression du lien national sont donc réunies. Pour autant, les constructions individuelles qui en résultent sont variées, de l’intégrisme religieux à l’attraction vers l’Occident, en passant par une revitalisation du rapport à l’Histoire du pays. Elles témoignent des enjeux qui tiennent à la réappropriation du passé post-colonial et à la transformation des phénomènes identitaires qu’il a provoqués.
Les chemins de la bi-nationalité
Pour bien préciser de quoi l’on parle, il faut garder à l’esprit l’importance statistique des phénomènes décrits. En premier lieu, d’une immigration de 210 000 algériens en 1954, le nombre de ressortissants présents sur le territoire français est passé à 350 000 en 1962, pour atteindre 900 000 en 1975. Au fur et à mesure des années, l’hypothèse d’un retour en Algérie devient de moins en moins crédible, notamment du fait de la scolarisation et de l’intégration d’enfants d’immigrés dans la société française. Ceci est si vrai que, malgré l’obligation faite aux Algériens nés en France de faire leur service militaire de l’autre côté de la Méditerranée (loi de 1969), seuls 15% en moyenne choisissent de s’y conformer. Un accord bilatéral signé en 1983 par les gouvernements des deux Etats autorise finalement le service national dans l’un ou l’autre des pays, ce qui revient, côté algérien, a reconnaître de facto l’existence du phénomène bi-national.
Autre chemin de la bi-nationalité, l’irruption de la revendication "beur" en France qui traduit le besoin de reconnaissance de citoyens français voulant en être à part entière mais se sentant souvent entièrement à part. Les émeutes des Minguettes en 1981, la "marche des Beurs pour l’égalité" en 1983 et le début de la montée du Front National dans les années qui suivent témoignent de cette réalité. Elles traduisent l’expérience d’une "francité" quotidienne, avec un nombre important de mariages mixtes. Au début des années 1990, les nationaux Français deviennent majoritaires parmi l’immigration algérienne, traduisant une certaine désacralisation de la nationalité, une citoyenneté fondée autant sinon davantage sur le droit du sol que sur l’Etat Nation.
Par ailleurs, les relations entre les deux pays restent nombreuses jusqu’à la guerre civile (accueil d’étudiants Algériens en France, présence de nombreux coopérants français en Algérie…), ce qui contribue au renforcement des échanges culturels entre les deux pays. Ceci se traduit également par le travail de redéfinition de leurs identités par des citoyens bi-nationaux et les obstacles auxquels il se heurte. A titre d’exemple, "l’espace franco-algérien", créé par deux élus socialistes, explique ces difficultés : "Notre double appartenance se traduit par un attachement aux deux pays. […] Régulièrement, nous faisons du chemin pour voir nos familles et nos amis mais lors de ces séjours, nous avons collectivement et individuellement l’impression d’être traités comme des étrangers. […] Comme si nous avions vocation à le rester, tant dans le pays d’origine de nos parents que dans celui de notre naissance."
2 commentaires
Lucie
Je vais lire le livre comme ça je me ferai un avis..
Anti Ben Ali