On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
D’autres auteurs, privilégiant une optique plus économique que stratégique, ont voulu dans ce contexte démontrer la spécificité de la puissance européenne reposant sur le droit et la norme, sur les "préférences sociales" (environnement, agriculture), sur la souveraineté partagée, face au souverainisme de la politique américaine (Zaki Laïdi, La Norme sans la Force : L’énigme de la puissance européenne, Presses de Sciences Po, 2e éd., 2008). De même, Michel Foucher, dans une approche plus géopolitique (L’Europe et l’avenir du monde, Odile Jacob, 2009), a voulu mettre en évidence la capacité de l’Union européenne à réguler la mondialisation et à agir dans l’environnement mondial, qui passe par sa capacité à produire des compromis multilatéraux. Il appelle les Européens à définir leurs intérêts, à passer du "forum" à l’ "arène" (comme dans la résolution de la crise géorgienne en 2008), ce qui se résume en un triple commandement : agir comme centre de pouvoir, prendre conscience d’eux-mêmes, et faire preuve de solidarité. Mais Michel Foucher ne méconnaît pas non plus les faiblesses de l’Europe : le "doute" qui est dans sa nature même, et la difficulté à fixer les frontières (dans un précédent ouvrage, L’obsession des frontières, Perrin, 2007, l’auteur dévoilait d’ailleurs la logique américaine, inspirée du containment et puissamment relayée en Europe, visant à élargir l’UE jusqu’à la Turquie et aux frontières de la Russie).
La journaliste Florence Autret est sans doute l’un des rares auteurs, avec l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, à plaider pour une approche plus réaliste, et elle nous ramène de ce point de vue au référent américain dans son ouvrage L’Amérique à Bruxelles (Seuil, 2007). L’approche de Florence Autret est plus économique, se fondant notamment sur les enjeux de la politique de la concurrence et de la politique normative, qui suscitent toute une activité de lobbying à Bruxelles de la part des entreprises américaines. Mais si elle n’approfondit pas les questions de sécurité, elle ne les néglige pas non plus, en montrant comment les Européens ont su mettre en chantier (dans une "immaturité politique") un projet aussi stratégique que Galileo, et ont été pris au piège des dérives américaines de la lutte contre le terrorisme. L’appel final de l’auteure à plus de réalisme et de volontarisme, y compris sous la forme d’une avant-garde dans les questions de défense, mérite d’être salué.
Alors que l’Administration Obama paraît afficher une relative désinvolture face à l’Europe (comme l’a montré l’annulation récente d’un sommet UE/Etats-Unis), l’heure est peut-être venue pour les Européens de se prendre davantage en main. Jeremy Shapiro et Nick Whitney, deux chercheurs issus d’un think tank atlantiste, le European Council on Foreign Relations (ECFR), ont publié à la fin 2009 un rapport intitulé "Towards a post-American Europe : a power audit of EU-US relations". Ils ne vont pas jusqu’à préconiser une Europe de la défense autonome, mais appellent l’Europe à se montrer moins dépendante, moins "infantile", moins "fétichiste" à l’égard des Etats-Unis, et plus "responsable", en particulier en affirmant une politique propre en Afghanistan, en Russie et au Moyen-Orient. On peut cependant s’interroger sur ces propositions : si cette émancipation de l’Europe découle d’une "bienveillante négligence" de la puissance tutélaire américaine, n’est-on pas dans un scénario inversé par rapport aux années Bush, mais dans une même logique de puissance et de faiblesse ?
De toutes ces analyses, des constantes paraissent malgré tout dériver : que le multilatéralisme de l’Union européenne fait sa force en même temps que sa faiblesse, qu’il faut en passer par là pour définir des intérêts et une volonté, et que l’enjeu ne peut être d’imiter la puissance américaine (c’est-à-dire devenir un acteur géostratégique mondial) mais bien de défendre les intérêts européens d’une autre manière dans la gouvernance mondiale en gestation![]()
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