Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
Alors que les journaux télévisés diffusent à intervalles réguliers des images d’émeutes – en France en 2005, à Villiers-le-Bel en 2007, mais aussi en Grèce ou en Thaïlande début 2010 – les commentateurs peinent souvent à mettre des mots dessus et à expliquer ce phénomène. Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’Université de Paris 8-Saint Denis, après avoir étudié les banlieues et la crise de la politique, s’intéresse désormais aux émeutes comme phénomène mondial ancré dans le contemporain. "L’émeute, écrit-il, n’énonce pas une insuffisance du champ politique qui devrait s’ouvrir pour intégrer de nouvelles revendications, de nouveaux enjeux et de nouveaux acteurs. Nous sommes en présence de quelque chose de plus profond qui dit l’épuisement de l’espace public moderne et des formes d’action collective qui s’y sont déployées, qui vient affronter la nature même du champ politique moderne et son langage". L’entretien qu’il a accordé à nonfiction.fr est l’occasion de revenir sur cette notion d’émeute, à travers son dernier livre, Le temps des émeutes et son site Web "anthropologie du présent".
Nonfiction.fr- Pourquoi décrivez-vous les émeutes contemporaines comme un phénomène nouveau qui n’aurait plus rien à voir avec les révoltes précédentes, des jacqueries populaires des siècles précédents aux émeutes de 68 ?
Alain Bertho : La première chose, c’est que le phénomène dans sa globalité semble invisible. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, il y a des séquences dans l’histoire, environ tous les demi-siècles à peu près, où il y a plus que d’habitude des affrontements entre les gens et le pouvoir. On a eu la fin du XVIIIe siècle, le milieu du XIXe siècle – avec 1848 – puis après la Première Guerre mondiale et dans les années 60. Mais ces évènements font sens historiquement : on les a reconnus et même pour leurs contemporains, cette concentration de mobilisations et d’affrontements était quelque chose qui était vécu comme tel. Et là, non. Or nous avons vraisemblablement, en termes quantitatifs, plus d’affrontements aujourd’hui qu’il y en avait à cette époque-là, en nombre et également en extension géographique. Donc la première interrogation, c’est qu’on est bien dans une séquence qui ressemble au séquences précédentes, qui marquent l’histoire de la période contemporaine sauf que, elle ne prend pas sens collectivement, elle n’a pas une identification politique, au sens moderne du terme, comme les précédentes. Nous sommes devant un phénomène d’affrontements de personnes, d’individus qui prennent chacun leurs responsabilités – qui est rude dans cette affaire puisqu’ils prennent des risques avec eux-mêmes, avec leurs corps – en dehors d’un espoir collectif, en dehors d’une démarche révolutionnaire, insurrectionnelle. On a quelque chose de nouveau et le nouveau est dans la subjectivité de ceux qui s’y engagent.
Par ailleurs, il y a une certaine obscurité, notamment dans le rapport au pouvoir, parce que, que ce soit à la fin du XVIIIe, au milieu du XIXe, après la Première Guerre mondiale, autour de la Révolution d’Octobre, on avait quand même des mouvements qui avaient en commun, en partage, l’idée qu’en prenant le pouvoir et en changeant le pouvoir, on allait pouvoir changer les choses. C’est plus tout à fait vrai dans les années 60 où on est déjà à la fin de ce cycle. Là, nous avons à faire à des gens sur tous les continents – alors bien sûr il y a des gens qui continuent à penser comme autrefois – mais quand même le cœur de cette affaire, ce sont des gens qui ne sont pas là pour prendre le pouvoir mais qui sont là pour dire au pouvoir "à un moment donné, ça va ! Là, c’est la limite à ne plus franchir". Ca peut paraître très lointain par rapport à la violence de l’évènement, mais il y a quelque chose comme un rappel éthique dans ces explosions et ces mouvements de colère. Voilà la limite infranchissable : nous n’irons pas vous chercher mais ne venez pas nous chercher ; et, en tout cas, même quand ça a des effets qu’on aurait appelé autrefois révolutionnaires, qui bouleversent le pouvoir en place, les gens qui étaient dans la rue n’ont jamais été dans une démarche de prise du Palais d’Hiver, et ce n’est pas eux qui ensuite prennent le pouvoir. Prenons des évènements récents. Les évènements de Madagascar de l’année dernière ont fait que le gouvernement a changé. Mais les Malgaches sont restés en dehors de cette affaire, ils sont restés dans la rue. Les émeutes de Bichkek qui ont fait le changement de pouvoir au Kirghizstan : les gens sont restés dehors, d’ailleurs les émeutes ont continué après. Les gens qui sont en train de risquer leur vie dans les rues de Bangkok aujourd’hui ne veulent pas le pouvoir, ils veulent des élections. Nous ne sommes plus dans une logique de la politique moderne, qui est qu'en prenant le pouvoir nous allons changer les choses, là on est dans une distance, dans une extériorité, ce qui ne veut pas dire qu’on est insensible ou indifférent mais on est dans l’extériorité.
1 commentaire
Victor
Est-ce un effet de l'individualisme créé par la technologie, le marketing et la déception combinés, cet individualisme qui permet aux jeunes d'être connectés les uns aux autres sans être ensemble? Est-ce ça qui crée ce mouvement spontané à la fois orienté et sans sens collectif? Ou bien est-ce que c'est l'ennemi qui est diffus? L'animal qui ne voit pas d'où vient le danger donne des coups de dents partout.
C'est plus probablement les deux à la fois.
Ce ne sont pas les mouvements de consommateurs qui y changeront quelque chose. Ni même les coopératives puisqu'elles seront toujours plus faibles que la machine infernale commerciale. Quand elles deviennent fortes c'est qu'elles se sont fondues dedans.
Non, je me force à ne pas être trop pessimiste mais.