On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Alain Lempereur : Il faut aussi redonner du souffle à l’Europe. La sortir d’un marchandage de coulisses, c’est la repenser comme projet politique. La paix ne suffit plus pour justifier seule notre Union ; il faut compléter la vision, voire la rebâtir avec des objectifs clairs et ambitieux de politiques intérieure et extérieure. Il faut sortir la négociation d’une ornière purement instrumentale, utilitariste, avec ses petits arrangements, où on négocie pour négocier, tombant dans le travers que j’ai nommé "la négomanie". Un nouveau projet pour l’Europe doit s’appuyer sur des principes et valeurs propres qu’elle doit défendre, le cas échéant au-delà de la négociation qui par les effets d’inertie de la décision unanime est castratrice. En cas d’échec de négociations, sur des préoccupations engageant l’avenir de l’Europe et de ses citoyens, comme sa sécurité économique, sociale, monétaire, militaire, d’autres moyens d’action doivent être considérés. Le dossier du nucléaire iranien est un bon exemple ; mais également celui de la dette publique de certains Etats européens. Une "Europe de la décision responsable" est une Europe qu’on négocie, qui négocie, mais qui s’impose et impose aussi parfois sa volonté. La négociation seule ne peut tout résoudre, c’est un mode efficace d’aide à la décision, mais pas l’unique. Les citoyens européens, les Etats en Europe et hors d’Europe doivent voir émerger cette nouvelle Europe sûre d’elle-même.
Nonfiction.fr- Le Traité de Lisbonne est-il selon vous l'exemple d'une négociation réussie ?
Alain Lempereur : Il fallait sauver l’Europe après l’échec des référendums en France et aux Pays-Bas. Mais les responsables politiques, en renonçant au symbolique, ont-ils sauvé l’essentiel ? Ils n’avaient peut-être pas le choix, mais ne se sont-ils pas résignés à une Europe des élites sans résoudre la question de l’Europe citoyenne qui reste une condition majeure du succès à long terme du projet européen ?
Nonfiction.fr- Avec le Service européen d'action extérieure, l'Europe met en place un embryon de diplomatie européenne : comment l’envisagez-vous ?
Alain Lempereur : Le système sui generis qui se met en place marche sur des œufs, car il existe de grandes traditions diplomatiques nationales à respecter, des corps diplomatiques multicentenaires : songeons au Quai d’Orsay, au Foreign Office, etc. La logique de corps risque d’entrer en concurrence avec le nouveau service diplomatique européen. Elle peut donner lieu à des échanges à fleurets mouchetés, à des luttes de territoire. Mais par leur métier, les diplomates européens et nationaux sauront composer, s’il y a une volonté politique, pour trouver des solutions légitimes aux conflits d’intérêt majeurs. Entre l’apparente confusion actuelle et la fusion imposée, il faut néanmoins qu’émerge une vision de la diplomatie européenne qui fasse sens pour les citoyens. On a de multiples exemples dans l’histoire de la construction européenne d’ambivalence constructive où chacun retrouve ses petits au bout du compte, où on intègre l’ancien sans heurt, pour autant qu’on lui renouvelle son âme. Songeons à la mise en place de l’euro au-delà des banques nationales, mais souvenons-nous aussi des soubresauts récents en raison d’une intégration imparfaite et de trous dans le dispositif. Il faut que l’établissement d’un corps diplomatique européen s’inscrive dans un projet politique citoyen et s’accompagne de la reconnaissance progressive d’un imperium extérieur supranational, car il en va de notre sécurité et de notre crédibilité dans un monde qui a besoin d’une politique extérieure de l’Europe![]()
* A l’initiative d’Alain Lempereur, ESSEC IRÉNÉ a monté un curriculum de négociation pour la Commission européenne ; actuellement Francesco Marchi (Chargé de recherche et formation à ESSEC IRENE) travaille à la création d'une plate-forme Internet consacrée exclusivement à la négociation en Europe pour septembre prochain.
Plus d’infos :
Nathalie Wagener, leadership@essec.fr
Francesco Marchi, marchi@essec.fr
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