On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Dossier : La politique extérieure de l'Union européenne à l'heure du SEAE
Spécialiste de la diplomatie européenne, Alain Lempereur a dirigé l’ouvrage Négociations européennes. D’Henri IV à l’Europe des 27. Il est co-auteur, avec Aurélien Colson, de Méthode de négociation, réédité en 2010 et publié en plusieurs langues. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie du droit de Harvard, où il a été professeur visitant (Program on Negotiation/PON). En 1993, il propose la création en Europe d’un programme académique et interdisciplinaire sur la négociation, programme qu’il établira à l’ESSEC : l’Institut de Recherche et d'Enseignement sur la Négociation en Europe (IRÉNÉ).
Nonfiction.fr- Existe-t-il une spécificité de la négociation pour la diplomatie ?
Alain Lempereur : La pensée sur la négociation est née de la compréhension du métier d’ambassadeur. Les premiers grands écrits ont été rédigés par des diplomates ou par des observateurs de la vie diplomatique. Callières, conseiller de Louis XIV, écrit ainsi en 1716 l’ouvrage de référence pour les ambassadeurs de son temps, De la Manière de négocier avec les souverains, un classique qui sera traduit en allemand, anglais, italien, russe, dès son époque. Il s’adresse au négociateur, à sa préparation et à sa conduite en mission. En somme, au départ, la négociation se confond avec la diplomatie, même si ce dernier terme ne sera forgé que plus tard.
C’est avec Antoine Pecquet que la négociation prend toute son extension actuelle et où la diplomatie est désormais conçue comme partie d’un tout : "Tout est négociation dans la vie" chez lui. Dans son Discours sur l’art de négocier (1737), Pecquet approfondit les qualités de cœur et d’esprit nécessaires à un négociateur, dans une recherche permanente du juste milieu. Ses pensées s’appliquent au diplomate, mais aussi à toute personne appelée à négocier.
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Nonfiction.fr- Quelles sont les qualités d'un bon diplomate ? Est-il forcément un bon négociateur ?
Alain Lempereur : Diplomate, négociateur ; ces mots sont devenus synonymes. Un bon diplomate remplit deux fonctions. D’une part, il doit rendre compte à l'autorité qui l'a nommé de ce qu’il voit, entend dans le pays où il est envoyé : il doit être un bon analyste – c’est un espion honorable, a-t-on dit. D’autre part, il doit aussi défendre les intérêts de son souverain. C’est en ce sens un intermédiaire, qui ne négocie pas en son nom, mais pour le prince qu'il représente, au terme d’un mandat, d’instructions.
Nonfiction.fr- En quoi la construction européenne a-t-elle changé la pratique de la diplomatie/négociation ?
Alain Lempereur : La négociation a longtemps servi une logique de guerre ; il s’agissait de la mobiliser pour créer des ligues offensives ou défensives, pour neutraliser un ennemi ou conclure une trêve, le temps de s’adonner aux préparatifs de la prochaine guerre. La négociation en vue d’accords commerciaux, que prônait Talleyrand par exemple, reste mineure.
Après 1945, à travers le projet européen mais aussi onusien, la négociation sert franchement une logique de paix. Ce glissement correspond au passage d’une Europe forcée à une Europe négociée. La construction européenne fondée sur une paix perpétuelle enfin réalisée est obtenue par la négociation continuelle visant l’organisation de relations pacifiées entre Etats membres. La négociation consacre la certitude qu’on ne se fera plus jamais la guerre. Elle procède le plus souvent en coulisse entre experts, avec une transparence limitée. C’était comme si l’Europe se faisait dans le dos des citoyens, sans remise en question des Etats nations, sans s’affirmer dans la relation à la table comme un acteur à part entière, même si de fait la Commission jouit de son droit d’initiative.
Nonfiction.fr- Comment la négociation européenne peut-elle évoluer ?
Alain Lempereur : Il est temps d’opérer un tournant. Si jusqu’à présent, l’Europe était négociée par des élites, passive, presque honteuse ou cachée par elles, c’est-à-dire si elle n’était qu’un "objet" de négociations successives, elle doit devenir pleinement une Europe active, citoyenne, un "sujet" acteur des négociations, ouvertement reconnu dans sa légitimité en tant que telle, en relation acceptée par les négociateurs à la table et non plus contestée en permanence par les un et les autres pour se dédouaner de leurs responsabilités.
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