On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Un rôle accru dans les relations transatlantiques
Enfin, l’ouvrage se penche sur l’internationalisation de la Rand, en tant qu’outil du soft power américain en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, avec plus ou moins de succès politiques et financiers. Concernant l’Europe, qui reste le terrain de prédilection de l’extension de la Rand en tant qu’instrument d’influence américaine, on pourra notamment se demander jusqu’à quel point la Rand a servi d’impulsion, de relais ou encore de fusible dans les relations transatlantiques, tant sur le dossier de l’élargissement de l’OTAN que sur celui de la réforme des armées européennes vers la projection de forces et l’interopérabilité, une demande constante de Washington dans le grand marchandage otanien, sur fond d’enjeux industriels vitaux de part et d’autre de l’Atlantique. Beaucoup reste à éclaircir sur cette période, et les leçons que chacun en tire aujourd’hui – a-t-on manqué une occasion d’intégrer la Russie ? L’obsession de la technologie dans les réformes militaires n’a-t-elle pas eu d’importants effets pervers ? La tutelle maintenue par les Etats-Unis sur l’Europe n’a-t-elle pas perdu sa raison d’être ? Quoi qu’il en soit, Jean-Loup Samaan achève de manière extrêmement convaincante son étude de la reconversion de la Rand sous l’angle d’un "soft power" pas si soft que cela, et de la diffusion d’un prêt-à-penser ou "prêt-à-porter institutionnel" (notamment le nation-building) qui a trouvé certains démentis en Irak et sans doute davantage encore en Afghanistan.
Il reste difficile de tirer de cette étude du "complexe militaro-intellectuel" américain – mis en lumière par Paul Dickson une vingtaine d’années après la mise en garde du Président Eisenhower contre le triangle de fer du complexe militaro-industriel – des conclusions pour l’organisation de l’expertise française. Du reste, contrairement au préfacier – le Professeur Jean-Jacques Roche, qui a toutefois le mérite de replacer les enjeux sur le plan épistémologique du vieux débat du quantitativisme et du qualitativisme – l’auteur prend garde de pousser trop loin la comparaison transatlantique. Au demeurant, ce n’est plus seulement à l’échelle française mais bien européenne qu’un nouveau modèle pourra émerger et, espérons-le, se révéler viable, à mesure que les forces historiques qui travaillent à la mutualisation des moyens de politique étrangère, de sécurité et de défense entre les membres de l’UE porteront leurs fruits.
Pour ceux qui étudient la sociologie des organisations, cet ouvrage ouvrira de fécondes pistes de recherches appuyées sur un solide dispositif théorique aux accents bourdieusiens, et peut-être encore davantage wébériens (cf. « le désenchantement des stratégistes ? »), voire schmittiens – l’ère des « neutralisations » tient une place importante dans les nombreux passages de cette étude consacrée à l’idéologie techniciste d’outre-atlantique. Pour tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux relations internationales, le principal apport de cette étude résidera sans doute dans la relecture qu’il offre des évolutions stratégiques des années 1990. Une relecture qui ne fait que commencer de part et d’autre de l’Atlantique, à la faveur d’une recomposition globale des équilibres dont l’immédiat après-Guerre froide aura été le prélude et, il faut le rappeler, à la faveur d’une nouvelle vague historiographique qui remet elle-même en cause certaines visions simplistes de la Guerre froide. A mesure que nos sociétés respirent, ce ne sont plus tant les années 1990, mais peut-être la Guerre froide elle-même qui commence à être appréhendée comme une longue parenthèse. Très bonne lecture à tous![]()
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