On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

En pleine euphorie planétaire autour de la Coupe du monde de football, le dernier numéro de la revue Quel sport ?, digne héritière de la revue Quel corps ? (1975-1997), arrive à point nommé en apportant une critique de ce qu’il n’est pas permis de critiquer, à savoir le sport de compétition comme nouvel "opium du peuple". En plus de 300 pages, illustrées de nombreux dessins humoristiques sur le foot, ce numéro intitulé "Football, une aliénation planétaire" rassemble archives de la revue Quel corps ? (1975-1997) et articles inédits, et retrace l’histoire du Mondial, cette "longue infamie politique".
Dans "Afrique du Sud 2010 : la Coupe immonde des townships", Fabien Ollier et Christophe Dargère tiennent à rappeler les zones d’ombre de cette "fête du ballon rond" à ceux qu’ils appellent affectueusement les "commentateurs crétins ayant régressé au stade baballe". Pour eux, une Coupe du monde est avant tout l’occasion pour le "capital prédateur" de tirer le plus de profits possibles et d’accroître les inégalités. Ainsi, lorsque des grèves ont éclaté sur les chantiers des stades - en novembre 2007, février 2008 et juillet 2009 – pour de meilleures conditions de sécurité et une augmentation de 13 % des salaires, certains patrons n’ont pas hésité à importer de la main d’œuvre nord-coréenne, réputée moins exigeante. Par ailleurs, alors que le FIFA va engendrer un bénéfice de 1 milliard d’euros, on apprend qu’une usine en Chine, sélectionnée par la FIFA pour produire 2,3 millions de jouets à l’effigie de Zakuni, la mascotte officielle, fait "travailler ses ouvriers dans des conditions déplorables avec des adolescents travaillant plus de 13 heures par jour pour des salaires de moins de 3 dollars" .
"Football = capital + police + crétinisme = fascisme"
Ce dernier numéro est intéressant également pour les nombreuses archives de la revue Quel corps ?, beaucoup plus riche intellectuellement. Dans un article de 1978, "Histoire et analyses socio-politiques de la Coupe du monde de football. Objectifs politiques, acquis critiques", la revue Quel corps ? exposait ses thèses sur le football. La mondialisation du football à travers la Coupe du monde est décrite comme l’ "extension et la consolidation de l’impérialisme" ; le football, en tant que sport-spectacle a "dès son origine un enjeu politique considérable" opposant des intérêts capitalistes et nationalistes. Parler dès lors d’ "excès", d’ "abus" ou de "dénaturation" de la Coupe du monde est un mensonge perpétré depuis toujours par les journalistes sportifs et les "idéologues du sport". Enfin, au-delà d’une "fête populaire", le foot aurait toujours été au service d’une politique réactionnaire visant à "camoufler la réalité sociale, servir de diversion , distiller le chauvinisme et les préjugés bourgeois, obscurcir la conscience de classe ouvrière" . Les auteurs se fixent pour objectif de briser les illusions des "amoureux du football" en expliquant que le football "n’est pas innocent" et que les grandes messes sportives ont souvent servi à légitimer diverses dictatures et régimes autoritaires – Coupe du monde en 1934 en Italie fasciste, Jeux Olympiques de Berlin en 1936, Mondial en Argentine en 1978, Jeux Olympiques de Pékin en 2008, en attendant les Jeux Olympiques de Sotchi en Russie en 2014.
Dans un article inédit de Cathy Louvoyé et Ingrid Quevot, "Le sport, stade suprême de l’enfer estival. Les imposteurs de la critique : méfions-nous des contrefaçons", les auteures actualisent les thèses de la revue et en profitent, avec l’aide de Jean-Marie Brohm pour tirer à boulets rouges sur les traîtres de tous poils, anciens compagnons de route d’hier. Dans cet article d’introduction, elles exposent trois "faits divers" récents, illustrant la violence du sport. D’abord, elles évoquent l’expulsion en Haïti de 7335 sinistrés d’un stade où ils avaient trouvé refuge pour que le championnat de football puisse reprendre. Cette expulsion fut réalisée avec l’aide du gouvernement et le soutien de la FIFA. Ensuite, elles reviennent sur les "affaires de mœurs" concernant certains joueurs de l’équipe de France : "Afin de compenser les innombrables heures d’ennui et de souffrances inutiles cumulées sur les stades, dans les bus, les avions et les chambres d’hôtels, les esclaves du ‘mercato’ délaissent au plus vite la chaude virilité des vestiaires et les vertus crétinisantes des jeux vidéos pour se jeter compulsivement sur la chair fraîche prostituée" . Elles dressent enfin un panorama des différentes "violences sportives ordinaires" dans et hors du stade.
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