On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
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Faisons le pari qu'au milieu du vacarme insupportable causé par la polémique Onfray, une fois de plus, les véritables événements intellectuels sont discrets, et peut-être silencieux. L'enquête anthropologique qu'a menée Samuel Lézé dans les milieux psychanalytiques parisiens depuis une petite dizaine d'années, interrogeant tout autant patients et praticiens, suivant les uns et les autres dans le déploiement de leur "carrière morale" (en accompagnant même certains dans le passage du divan au fauteuil ), l'observation patiente à laquelle il a soumis un certain nombre d'événements fondamentaux du mouvement psychanalytique français (à partir des Etats-Généraux de la Psychanalyse, convoqués par René Major en juillet 2000), mais aussi des crises successives occasionnées par la parution du Livre noir de la psychanalyse, ou par l'expertise INSERM sur les psychothérapies, et enfin par l'amendement Accoyer sur les psychothérapies, lui donne à cet égard un poids particulier. Quoi qu'on pense de la thèse proprement anthropologique soutenue dans ce travail, sur laquelle je ferais pour finir quelques observations, L'autorité des psychanalystes restera sans doute un des plus jolis morceaux d'histoire réflexive sur les convulsions internes d'un milieu dont l'importance dans la vie intellectuelle française n'est plus à démontrer.
Après Robert Castel
Samuel Lézé a tout d'abord bien compris après qui et contre qui doit aujourd'hui s'élaborer, en France, une approche sociologique du milieu psychanalytique : Robert Castel et sa fameuse idée du "psychanalysme" . L'autorité des psychanalystes réussit un premier pari en réussissant à échapper à la controverse stérile des deux inconscients : le mien (le sociologique) explique le tien (le psychologique), et vice versa. Samuel Lézé s'abrite à cet égard derrière la profonde remarque de Howard Becker, dénonçant "le vice intellectuel qui consiste à ne concevoir l'explication que comme démystification" . Ce parti pris wittgensteinien, clairement mis en avant, qui consiste à décrire l'autorité des psychanalystes sans jamais tenter de la réduire à un artefact culturel, ou à un sous-produit usurpé du prestige de la psychologie comme science, le conduit à décrire une "forme de vie", à l'intérieur de laquelle les concepts psychanalytiques prennent sens en fonction des pratiques sociales sophistiquées qui les mettent en usage. Le paradoxe, c'est que cette attitude en apparence non critique, et qui se démarque à cet égard nettement du fameux travail de Gellner , nous fait entrer beaucoup plus intimement dans la fabrique sociale de la psychanalyse. Le paradoxe redouble, par ce que le grain d'analyse très fin conquis par l'auteur passe par une étude beaucoup plus englobante de "l'espace politique de la santé mentale" en France ces dix dernières années, et par une lecture minutieuse des circonstances législatives et institutionnelles de la crise qu'a traversée la psychanalyse dans ce pays. En effet, les prises de position singulières des psychanalystes ordinaires (car ce sont eux que l'enquête a privilégiés, non les ténors médiatiques ni les "exégètes" qui donnent le ton du psychanalytiquement correct dans les grandes associations), leurs attitudes pleines d'angoisse et de sincérité devant les difficultés du métier et la violence des remises en cause, en disent beaucoup plus long sur la signification sociale de la psychanalyse, et sur le sens de l'entrée en analyse et du devenir-psychanalyste, que toutes les études qui se contentent d'interroger les liens entre la théorie freudienne et les pratiques des psychanalystes.
Comme on verra, Samuel Lézé ne dissimule pas le point de départ naïf qui fut le sien. L'ingéniosité de sa démarche a consisté à prendre la manière dont il a été systématiquement reçu (les psychanalystes interprétant ses questions comme une "demande d'analyse" qui ne disait pas son nom), non comme un obstacle, mais comme un ratage constitutif du matériel même qu'il lui fallait comprendre. Encore plus finement, il s'est bien gardé de considérer cette réponse des psychanalystes comme illégitime. Bien au contraire, elle indique un bord social, la construction d'une position d'exception, d'une marginalité militante qui ne saurait transiger avec son radicalisme, d'une expérience incomparable et dont la perpétuation ne cesse de poser les difficultés les plus grandes — et c'est cela à quoi il lui a fallu se confronter.
Les deux premiers chapitres du livre ne sont rien d'autre que la découverte progressive du sens de cet obstacle, et de la richesse qu’il enveloppait pour l’enquête.
Politique de la psychanalyse, des psychothérapies et de la psychiatrie, 2000-2003
Les deux suivants sont consacrés à une description originale de la dynamique sociologique de l'histoire récente de la psychanalyse en France. Le rapport très complexe de la psychanalyse aux psychothérapies y est analysé de façon exemplaire. Ce qui s'est joué, selon Samuel Lézé, entre 2000 et 2003, ce n'est rien d'autre que la disparition non pas de la psychanalyse, mais de "l'évidence de sa position" dans le champ psy . La succession des Etats-Généraux, de la psychanalyse, de la psychothérapie, de la psychiatrie, et enfin de la clinique (prévus en 2008, ils ne se sont pas tenus), montre admirablement comment des compromis intellectuels et institutionnels ont pu être passés entre les acteurs autour de l'idée d'une "clinique du sujet" transformée en instrument politique pour défendre les positions relatives des uns et des autres dans le champ en mutation de la santé mentale. Le problème auquel se heurtent désormais les acteurs n'en est que plus clair (et les polémiques actuelles autour d’Onfray ne nous font pas avancer d'un pouce à cet égard) : revendiquer sur des bases avant tout culturelles et politiques la légitimité de la "juridiction des problèmes personnels" suffira-t-il à répondre aux besoins pratiques et aux contraintes générales du champ de la santé mentale dans nos sociétés ? La "montée en généralité" à laquelle nous assistons en ce moment même, où il s'agit de fédérer autour de grands "représentants" de la psychanalyse (Jacques-Alain Miller, Roland Gori, Elisabeth Roudinesco) les aspirations à une contestation radicale des contraintes de ce champ, et plus généralement, de son contexte politique (le culte de l'évaluation, l’économisme néolibéral, etc.), est-elle une attitude viable à terme ?
Samuel Lézé ne se prononce pas. Mais il aide en tout cas à comprendre comment les psychanalystes ont été plus ou moins inéluctablement conduits à cette forme d'action.
3 commentaires
Henri J
Il s'agit d'un blog de SHS (Sciences Humaines et Sociales) dont l'ambition initiale est de refléter les méthodes des SHS, et les angles d'approches (éventuellement historiques) de leurs sujets.
Henri J
Pour croiser ce billet sur le livre de Samuel Lézé, je vous invite à lire celui-ci, écrit avant la publication du livre, à partir d'une interview que l'auteur a bien voulu nous accorder:
http://www.leprisme.eu/blog/?p=590&cpage=1#comment-788
RF