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La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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"J'ai perdu mes certitudes, j'ai gardé mes illusions." Entretien avec Jorge Semprun
[lundi 10 mai 2010 - 00:00]
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Cette partie-là de Marx est donc toujours valable, mais cela n’empêche pas qu’il a toujours fait des erreurs de pronostics, parce que Marx avait un rapport avec le temps très curieux, apocalyptique. A partir du moment où il avait compris quelque chose, il pensait qu’elle était réalisée. Puisque dans son esprit, c’était clair, c’était clair dans le monde entier. En 1858, dans une lettre à Engels, il dit que la bourgeoisie peut enfin disparaître, qu’elle a accompli sa mission historique en créant le marché mondial. Le marché mondial, en 1858 ! C’était juste, mais c’était prémonitoire : ça n’est même pas encore fini, la mondialisation du marché, un siècle et demi plus tard ! Mais bon, il a vu la réalité, et il pose que la prochaine révolution sera évidemment socialiste, et son problème était : est-ce que cette révolution pourra se maintenir dans un monde où les forces bourgeoises sont encore ascendantes, et est-ce que l’Europe suffit pour la prochaine révolution ? En 1858, il pense que l’Europe est trop petite pour la révolution et qu’il va falloir que le monde entier s’y mette ! C’est à la fois génial, et un rapport au temps assez biscornu, assez bizarre, non ? Donc là, il y a une partie de Marx qui est peu explorée. Quelqu’un l’a explorée avant de mourir, c’est André Gorz, dans Adieux au prolétariat.

Le renouveau actuel, ça n’a rien à voir avec ça. Ça n’est pas basé sur les thèses de Marx, mais au contraire c’est la revitalisation du léninisme. Le léninisme, c’est très important, mais c’est une trahison de Marx . Marx, c’est une théorie de la classe. Le léninisme est une théorie du parti. Une des dernières phrases du Manifeste du parti communiste de 1848 dit que les communistes n’ont pas besoin d’un parti à part, séparé des autres. Alors que pour les communistes, le plus important, avant la classe, était le parti. Sans parti, il n’y a rien. Je ne vais pas tout énumérer mais Lénine a aussi trahi la pensée de Marx sur l’impérialisme. Marx a commencé à analyser l’impérialisme, mais il n’a jamais dit que c’était la dernière étape et qu’après il y avait la mort du capitalisme. Il a dit que c’était une phase après laquelle il se passait peut-être bien pire que la révolution, mais pas nécessairement la révolution. Il y a donc plusieurs points sur lesquels le léninisme trahit objectivement– je ne dis pas que c’est une volonté délibérée- le marxisme, ou en tout cas renonce à l’essentiel du marxisme. Aujourd’hui, le renouveau du communisme se fonde sur la revitalisation du léninisme, pas de la pensée de Marx. C’est ça qui fait qu’on peut dire qu’il y a une "hypothèse communiste", mais est-ce que ce n’est pas une hypothèque ? On verra dans les années qui viennent. En tout cas, je ne lis pas Badiou avec beaucoup de tranquillité, parce que je me rappelle ses textes d’une certaine époque. On peut changer, bien entendu, mais quand on a écrit un opéra qui s’appelle L’Echarpe rouge, un opéra stalinien… Que ce soit un opéra aggrave le cas. Dans un texte théorique, on peut cacher l’indigence de la pensée, mais pas dans un opéra populaire. Comme en plus Alain Badiou se présente toujours comme philosophe et dramaturge... Lisons cet opéra. En espagnol, qui est une langue plus métaphysique que le français, on ne dit pas "Les bras m’en tombent", mais "L’âme m’en tombe aux pieds" ("Se me cae el alma a los pies").

Nonfiction.fr- Les gens de votre génération qui ont été communistes sont souvent devenus sceptiques ou désenchantés. On ne sent pas ce désenchantement chez vous. Vous êtes encore optimiste politiquement…

Jorge Semprun : Ecoutez, j’ai adopté pour la fin de ma vie une formule que j’avais trouvée et qu’Yves Montand aimait bien : "J’ai perdu mes certitudes, j’ai gardé mes illusions." Je n’ai plus de certitudes dans le sens où le marxisme vous en donne. Ce sont des certitudes aberrantes, mais en même temps toniques, évidemment. Et quand on détruit le marxisme-léninisme en soi, on se détruit aussi soi-même. On se reconstruit. Mais les illusions, je les ai gardées : il n’est pas obligatoire que le monde soit aussi injuste et invivable, on peut au moins réparer certaines choses. Ces illusions-là, je les ai toujours, plus que jamais peut-être.

Nonfiction.fr- Et plus que beaucoup de vos contemporains…
   
Jorge Semprun : Je ne me compare pas, mais je ne peux pas vivre sans illusions. Tout en sachant que ce sont peut-être des illusions. Mais je parle d’illusions dans le sens d’une certaine utopie pratique et nécessaire. En espagnol, on dit "il ne faut pas demander de poires au bouleau", et moi je trouve qu’il faut demander des poires au bouleau, sinon le poirier ne donne rien.


Propos recueillis par Gwenael Pouliquen et Pierre Testard.

 

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

- Jorge Semprun, Une tombe au creux des nuages, par Gwenael Pouliquen.

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6 commentaires

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zorg

14/05/10 19:01
Merci pour cet entretien.J'ai toujours été un admirateur de Jorge Semprun.Plusieurs livres ont compté pour moi: "Le grand voyage " ,"Quel beau dimanche" "' l'écriture ou la vie" . Je sui en train de lire son dernier recueil . J'admire son intelligence , sa puissance intellectuelle ,lorsqu'il évoque " le mal radical" .

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