Repenser les enjeux de l’altérité
[jeudi 06 mai 2010 - 00:00]
Sociologie
Les nouvelles frontières de la société française
Didier Fassin (dir.)
Éditeur : La Découverte
598 pages
Face à cette domination, les auteurs montrent, d’autre part, la fonction illusoire que la politique de la "diversité" dissimule. Ainsi, alors que la question des discriminations raciales fut soulevée aux élections municipales de 2008, avec l’objectif d’avoir des "élus de la diversité" à l’image des "minorités visibles" de la Nation, les usages flous de la "diversité" ont fini par la reléguer au second plan. D’après M. Avanza, ceci révèle "la difficulté, toute française, à designer la discrimination raciale en tant que telle et à la traiter comme problème en soi non réductible, même si souvent fortement imbriqué, à l’exclusion sociale"
. Pour notre part, nous pouvons nous demander si les raisons de ces esquives ne tiennent pas au fait que cela reviendrait à (se) reconnaitre dans la racialisation que l’appareil institutionnel exerce sur les individus.
A quelques exceptions près, la majorité des écrits assignent une place prééminente au pouvoir de l’appareil étatique dans la racialisation de la société. Certes, il serait naïf de le négliger : le savoir de délimitation nationale que l’Etat exerce est à la fois produit et producteur de nos manières de penser et d’agir, voire de notre propre existence. Cette équipe de recherche a su mettre à l’épreuve une des contributions majeurs de M. Foucault : le processus d’"étatisation des relations de pouvoir"
. Or, à vouloir lui réserver un rôle prépondérant dans la configuration socio-historique actuelle, ne risquerait-on pas de négliger le savoir et la pratique du pouvoir dans d’autres sphères et logiques sociales, économiques, culturelles ou politiques ? Prenons les années 1980 comme exemple, période tout à fait particulière en termes de racialisation et paradoxalement absente d’une analyse approfondie dans cet ouvrage. Supplantant la place portée autrefois par des moyens bureaucratiques, une matrice médiatique a défini les individus par leur origine ethnique, posé les questions sociales en termes culturels et mis en question l’avenir de la société française au centre du débat public
. Ce n’est ni innocent ni un hasard si, à l’image de la dépolitisation des droits revendiqués dans la "Marche pour l’égalité et contre le racisme" de 1983, la "Pensée des Médias" a agit de la même manière sur les émeutes de novembre 2005
. La quête des nouvelles formes par lesquelles le pouvoir se manifeste, régule et racialise aujourd’hui les relations sociales entre les individus, serait une piste qui mériterait d’être poursuivie.
Les lecteurs de Les nouvelles frontières de la société française trouveront dans ses pages la mise à l’épreuve d’une perspective qui ne peut plus passer inaperçue et doit être approfondie. Or, dans le défis de soulever les enjeux de la racialisation, il faudrait faire attention à ne pas faire comme si la question sociale est évidente. Elle est loin d’être une simple variable de la dimension raciale. Elle est au socle des formes de domination qui participent et reconfigurent l’être social.
Par son langage clair, sa réflexivité pluridisciplinaire et son originalité empirique, cet ouvrage propose également une invitation aux façons de faire la science sociale et représente un instrument civique de compréhension des inégalités qui prennent acte et se perpétuent dans nos institutions démocratiques
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