On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Freudocentrisme
Or, l'iconoclaste est le pendant de l'idolâtre. L'idolâtre freudien a existé, il a même constitué un obstacle épistémologique au développement de l'histoire de la médecine mentale , mais il a disparu depuis bien longtemps. C'est à cette période aujourd'hui révolue que l'iconoclaste continue à se référer en parlant de "légende" freudienne et des odieuses nourrices qui l'ont colportée. Très sérieusement, il veut faire rire. Au nom du rationalisme, il dénonce. Mais le rationalisme prosélyte des entrepreneurs de morale qui apportent la bonne parole et traquent les nouvelles religions (conclusion iii.) n'est pas le rationalisme critique des philosophes des sciences qui s'attachent à penser la spécificité et les difficultés d'une région épistémique comme celle de la psychanalyse. Car dès lors, il conviendrait de prendre un véritable risque intellectuel en provoquant une controverse scientifique dans l’arène académique. Au lieu de quoi, à l'instar des chasseurs de superstitions, on trouve sous la plume de l'auteur des jugements sans équivoque sur la "supercherie" (p. 142), la "fantaisie personnelle" (p. 145), la "magie" (p. 265 et p. 376) du Freud "Shaman" (p. 437) exploitant un "vieux fonds irrationnel" (p. 441). Marcel Mauss, qui lisait Freud, aurait certainement été étonné de se voir ainsi embarqué (p.444) dans cette drôle d'histoire qui tombe à pic dans un contexte politique qui vante les mérites de la modernisation !
Paradoxalement, l'iconoclaste n'est pas seulement contre Freud, il est tout contre Freud. Il produit du freudocentrisme, car il a besoin de Freud en personne et uniquement de lui (prémisse i.). L'histoire de la psychanalyse sans Freud devient en effet problématique et incompréhensible ; la psychanalyse d'aujourd'hui est réduite à une religion archaïque, "survivance" de croyances absurdes auxquelles les analysants adhèrent sans distance et protégée par une armée de prêtres malveillants. Il suffit pourtant de sortir des textes et d'un passé aujourd'hui révolu pour constater le renouvellement de la psychanalyse, ses multiples rectifications et la transformation de sa pratique. Mais l'iconoclaste ne s'intéresse pas à l'aujourd'hui car il demeure un peu idolâtre pour achever sa tâche. Comment ses extrapolations abusives à l'égard de La psychanalyse pourait-elle d'ailleurs fonctionner ? Pour autant, l’iconoclaste au gant blanc n'est pas un meurtrier ni même un véritable freudicide, car il ne s'occupe que des clichés. La malédiction condamne même l'iconoclaste à dégrader indéfiniment la psychanalyse sans jamais y parvenir complètement... Pourtant, une seule balle suffirait pour liquider Freud : l'indifférence. Avec un silencieux, évidemment. Le brouhaha ne facilite pas la tâche. Et déjà, les lecteurs se hâtent sur les étalages pour redécouvrir l'oeuvre de Freud... Il faudra, un jour prochain, tout recommencer.
Une arme symbolique non conventionelle : Freud = Fraude
A défaut d'indifférence et de silencieux, il convient de noter la violence du procédé et sa nouveauté. L'essai se veut un instrument de divulgation bien avant la parution du texte. Avant d'être le contenu d'un texte, la divulgation est un message médiatique dans un contexte qui s'enflamme comme une traînée de poudre selon les règles de l'art des grands médias. De ce fait, le discours de l'auteur est une arme symbolique de destruction massive de la critique bien au-delà des freudiens : l'arène médiatique dissuade aisément la plupart des spécialistes de la question d'intervenir sereinement. Et il faut bien se demander dans quelle mesure ce type d'arme non conventionnel risque à l'avenir de proliférer... Ainsi, un message plein d'emphase circule sur les ondes, prépare soignement la sortie de l'ouvrage et provoque évidemment la polémique. Il réactive un vieux stéréotype : la psychanalyse est une idéologie bourgeoise fausse qui coûte cher. La souffrance psychique qu'elle prend en charge ne vaut pas autant que la véritable souffrance sociale. Là encore, le généalogiste se fait moraliste en invoquant une hiérarchie des valeurs. Il est même piquant de constater qu'il s'agit encore de défoncer bruyamment une porte ouverte : les freudiens sont politisés de longue date et ils sont justement les principaux promoteurs de la clinique de la souffrance au travail ou même de la clinique de la précarité en allant à la rencontre des déssafiliés... la misère (comme d'ailleurs les grands débats de société) s'invite sur le divan et les psychanalystes sortent depuis longtemps de leurs cabinets freutrés . Mais dans ce brouhaha, qui peut encore l'entendre ?
La posture de la divulgation ("on ne nous dit pas tout !") est liée à la position objective de l'essayiste dans le champ intellectuel. Il a un impact sur la forme de l'argumentation, la portée médiatique, la durée et l'issue de la polémique. Dans ce cas, l'iconoclaste est aussi une icône du champ intellectuel dont le système d'opposition et la radicalité structure de longue date son audience. En dénonçant la psychanalyse dans les médias, il participe tout autant à "l'appareil de domination idéologique" (p. 453). En captant les rieurs, il est toujours du bon côté : le corps, le plaisir, l'existence, le populaire, le régional, la satire, la liberté, l'anti-institutionnel, etc. Or, jouer des facilités de l'existence contre les obligations de la logique, c'est pourtant amputer la philosophie de sa tension essentielle . Tenter de doubler les freudiens sur leur gauche peut également s'avérer une conduite bien imprudente dans une conjoncture où précisément une partie de la critique sociale repose sur eux . Mais dans l’esprit de l’auteur du Crépuscule d’une idole, le freudien tombe immanquablement du mauvais côté : n'est-il pas un parfait représentant de l'arrogance intellectuelle de cette petite élite parisienne de bourgeois peine-à-jouir se complaisant dans l'ascétisme et les discours creux ?
Le piège était presque parfait![]()
29 commentaires
Au point
"L'argument fondamental de l'article... ". Il ne semble pas que vous avez moins lu ce qui est écrit que ce que vous avez voulu entendre. L'article dit que la critique faite par Onfray est primo, orientée et non objective, sans nuances donc, secundo orientée par une ambition d'une nouvelle morale se présentant comme amorale, "nietzschéenne", autant dire une obscurité qui se veut solaire.
"... la psychanalyse est censée permettre une transformation..." Nullement. Si c'était le cas, la psychanalyse ressemblerait effectivement au fantasme qu'en a Onfray et d'autres. Ce serait une nouvelle secte, une nouvelle église d'un homme transformé. La demande du psychanalysant est différente et personnelle à chaque fois mais elle s'adresse à un psychanalyste, et non à un prêtre ou un moraliste, par ce qu'elle procède d'un besoin d'aller mieux, c'est à dire bien souvent d'éviter tout simplement la mort, avec une ambition modeste de pouvoir travailler et aimer. Le psychanalysant ne se transforme pas, il arrive simplement à vivre en aménageant sa vie avec ce qu'il est près à envisager, ou à refouler, des causes qui détermient sa vie, en acceptant de considérer de ces causes ce qui procède de la logique de son propre désir: "Quelle part prends tu au mal dont tu te plains ?".
"... le caractère unique et non reproductible de la découverte de l'inconscient. Le seul témoin que nous avons de cette découverte, c'est Freud lui-même..." Encore un fantasme sur la psycahanlyse. Freud n'a jamais, à proprement dit, revendiqué la découverte de l'insconscient. Ce qu'il a inventé, c'est le mécanisme du fonctionnment de l'inconscient, le refoulement, et parallèllement la forclusion, chose parfaitement observée avec toutes les conditons de reproductibilité que vous voulez.
C'est facile de médire des psychanlystes, d'autant qu'un certain nombres ne s'est pas montré toujours très honnête, comme dans toute communauté scientifique. Il y a beaucoup de querelles d'écoles à ce sujet. Chacun se croit autorisé à critiquer la psychanalyse mais personne ne critique les théories de sismologie utilisées dans le génie civile. Pourtant, la question est autrement plus technique et complexe. Quant vous aurez étudié la sismologie, vous serez peut être amener à vous prononcer sur celle ci. Quant vous aurez appris ce que c'est qu'une "verwerfung", un déclenchement, un barrage, un phénomène élémentaire, une répétition névrotique, une astasie abasie, un point de jouïssance, etc. vous serez peut être amené à vous prononcer sur la validité de la théorie, et vous apporterez votre contribution.
La critique d'Onfray a autant d'intérêt que celle qu'il ne manquera pas de formuler bientôt sur les équations de Fourrier utilisées dans les constructions en béton. Mais comme son livre répond à un fantasme vulgaire de la psychanalyse, il (ou plutôt son équipe de nègres) fait un succès de librairie.
sissa
En règle générale, l'attaque ad hominem n'a évidemment rien aucune valeur.
Cependant, pour ce qui est du travail du médecin autrichien, deux particularités se dégagent. La première, c'est que la psychanalyse est censée permettre une transformation de l'individu grâce à l'exploration de son inconscient. On en droit de se demander alors quel a été son effet sur Freud lui-même.
La deuxième chose, c'est le caractère unique et non reproductible de la découverte de l'inconscient. Le seul témoin que nous avons de cette découverte, c'est Freud lui-même. Il se trouve alors que s'interroger sur la fiabilité du témoin est alors tout à fait pertinent.
Au final, il y a aussi un autre point essentiel concernant la critique historique, c'est la façon dont Freud s'est isolé de la communauté scientifique en repliant la psychanalyse sur elle-même et en excluant les dissidents. Cette attitude sectaire relève d'une méthodologie douteuse, et il ne me semble pas qu'une rupture avec ces méthodes ait eu lieu depuis.
pikasso02
Komintern
JC