On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Des Races a-mères
Dans une troisième partie, enfin, Dorlin analyse comment sont réutilisées les catégories de sain et de malsain, articulation de la domination d’un groupe par un groupe, ayant fondé le modèle de la femme saine, pilier de la régénération nationale à la veille de la Révolution française, pour fonder la "race", instrument médico-politique de justification de l’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc. Ainsi, nous dit-elle, "le système plantocratique et la société coloniale constituent l’un des hauts lieux de la formation d’une idéologie nationale" .
Le "tempérament", outil politique de hiérarchisation des sexes et ici des peuples, pour devenir le socle de la théorie naturaliste de la "race", n’est donc plus défini comme relatif aux climats (système de Buffon), mais comme un principe endogène, déterminant les caractères physionomiques, esthétiques et même moraux. Les textes des naturalistes et des médecins voyageant aux colonies témoignent de l’extension faite du tempérament pathogène féminin aux Indiens et aux esclaves africains. "Le tempérament est désormais compris comme le principe premier, stable de détermination et de distinction physique et psychologique de l’humanité" . Schème permettant d’asseoir l’idéologie esclavagiste et le dispositif colonial, le tempérament est au cœur des traités médicaux des XVIIe et XVIIIe siècles qui établissent autour de lui les catégories sociales et leurs pathologies propres. Ainsi en était-il des traités de maladies des femmes, ainsi en est-il encore des écrits de voyages aux titres évocateurs : Observations sur les maladies des nègres, leurs causes, leurs traitements et les moyens de les prévenir , Guide médical des Antilles ou études sur les maladies des colonies en général et sur celles qui sont propres à la race noire . La pathologisation des esclaves (les marrons, esclaves en fuite, sont dits en proie à une forme de folie), la dévirilisation des hommes, l’érotisation à outrance des femmes, sont les outils de la fabrication du concept moderne de "race", de la légitimation de l’esclavage (le travail serait un remède au tempérament naturellement faible des esclaves) et du maintien de la domination des colons.
Une saine lecture
Dans cet essai kaléidoscopique par ses sources et ses thèses, Elsa Dorlin rapporte brillamment les techniques visant la fabrication d’un peuple, d’une idéologie nationale, de ce que l’on appellerait aujourd’hui une identité nationale. En décryptant cette génotechnie pré-révolutionnaire nourrie de l’expérience coloniale, la philosophe montre l’envers de la Nation, l’interventionnisme dont elle résulte. "Le gouvernement colonial a introduit la race au cœur de la Nation française à un moment historique clé où nationalité et citoyenneté s’élaboraient, […] les colonies apparaissent clairement comme un laboratoire où une certaine idée de la citoyenneté française – exclusive, restrictive et naturaliste – a été pensée et éprouvée" .
Ce travail (qu’on aurait aimé plus long car, très riche, on avance très vite, parfois trop, mais sans doute est-ce dû à une contrainte éditoriale) apporte des clés de lectures particulièrement pertinentes pour comprendre les mécanismes de production d’un discours d’État et sur ce qui le constitue. La "nation" est ce qui crée son identité sur des groupes d’individus lui fournissant une manne (les "mères" qui lui abandonnent leurs fils) et en regard d’autres groupes qu’elle maintient en dehors d’elle (les esclaves). Aux partisans du débat contemporain sur l’identité nationale, on pourra donc proposer cette lecture. Il semble en effet que les hypothèses de Dorlin y soient vérifiées, la manne contemporaine d’une prétendue identité nationale étant les immigrés lui fournissant leur travail, et formant le corps étranger pathologique dont elle se prémunit en l’excluant.![]()
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