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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
L' "A quand l'amour ?" de Jean Allouch
[mardi 09 mars 2010 - 12:00]
Psychanalyse
Couverture ouvrage
L'amour Lacan
Jean Allouch
Éditeur : Epel
Résumé : L'incontestable chef-d'oeuvre d'un genre bien spécial, le "commentaire raisonné" de Lacan, servi par une liberté de ton, une passion pour la psychanalyse, et une érudition exemplaires.
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Muni de ce fil conducteur, Allouch lui inflige une torsion décisive, paradoxale, qui le durcit sous ses doigts et lui donne la force de lier ensemble autant d'éléments disparates. Cette torsion paradoxale, il l'extrait d'un propos lâché en passant par Philippe Sollers au sujet de Lacan, et dont l'auteur serait sans doute étonné de voir tout ce qu'Allouch en a tiré. "Lacan", dit Allouch, " cherchait une certaine sorte d'amour, l'amour qu'on n'obtient pas. La chose vaut-elle seulement pour lui, ou bien pour chaque psychanalyste ? Est-ce là le "trop de liberté" que Lacan se serait octroyé à l'endroit de l'amour ? Cet amour que l'on obtient comme ne l'obtenant pas, n'est-ce pas l'écho, la contrepartie de cette solitude, "pas si seuls", dont faisait état Lacan auprès de Sollers ? N'est ce pas là, précisément, la solitude du psychanalyste ? Celle que l'on trouve approchée par Donald Winnicott qui, dans un article intitulé "La capacité d'être seul", évoque ce que serait une heureuse solitude en présence de quelqu'un ?"  .

Car, bien évidemment, cet amour "que l'on obtient comme ne l'obtenant pas", n'est pas du tout une contradiction logique (Allouch ne dit pas "que l'on obtient en ne l'obtenant pas"), ni non une manière d'installer dans un inaccessible idéal l'amour qui vaudrait vraiment. C'est, rejaillissant par miracle dans notre langue et notre quotidien d'aujourd'hui ce que Jacques Le Brun nous a restitué de la mystique du 17ème siècle sous le nom magnifique de "pur amour"  . Sans doute ce pur amour est-il chez Lacan vidé de sa référence à la transcendance, et c'est d'ailleurs sur cette idée qu'Allouch clôt son enquête. Mais plus profondément, il permet d'élucider le concept de l'amour - oui, son concept, sa forme abstraite cachée sous les images sans nombre et les métaphores approximatives léguées par notre culture. C'est en effet grâce à cette formule étrange que l'amour est sauvé du brouillage que lui imposent nos modalités ordinaires d'expérience : l'amour n'est ni l'attachement de l'éthologiste, ni non plus la projection de l'investissement narcissique sur un trait contingent d'autrui (ce qu'on voit bien dans le comique de l'amour), ni enfin on ne sait quel don, extase, ou dilatation interne de l'âme. Dans sa pureté, il est rencontre du réel de l'autre sujet, installation aussi solitaire que joyeuse dans sa proximité, et tout le reste n'est que poésie sublime ou psychologie lamentable. C'est encore pour cette raison que, dans cette proximité à l'autre, le pur amour prend le risque véritable de la haine, haine qui n'a encore une fois rien à voir avec la petite monnaie de nos ambivalences. Mais cette proximité est en même temps un éloignement, comme le savent les amants, ou encore, l'articulation de deux solitudes - articulation qu'on pourrait peut-être faire valoir, ce qu'Allouch ne fait pas, mais que je risque, en traitant "l'amour qu'on obtient comme ne l'obtenant pas" comme un monstrueux prédicat à deux places : "l'amour qu'on obtient (pour soi) comme ne l'obtenant pas (de l'autre)".

Un des plus fascinants enjeux de cette analyse, c'est qu'elle surplombe jusqu'à donner le vertige la question de l'amour de transfert, au lieu de se laisser dominer par elle, comme il est habituel dans la littérature psychanalytique. En effet, L'amour Lacan ne se contente pas de prendre l'amour de transfert freudien en enfilade, en en faisant, pour ainsi dire, un simple cas de figure de l'amour Lacan. Allouch propose un néologisme : "transmour", pour fixer a priori et définitivement l'identité de l'amour Lacan et de l'amour de transfert. Moyennant quoi, cet amour de transfert étant désormais partout, il n'est aussi nulle part. Il ne saurait plus fonctionner comme l'horizon indépassable de toute conception psychanalytique de l'amour. C'est même exactement l'inverse : c'est par l'amour qu'on va à l'amour de transfert. Allouch, de ce point de vue, ne cesse de pourfendre ceux qui pensent que la psychanalyse suppose une épreuve initiatique (celle du transfert par exemple), et défend, en somme, la raison commune. Or la raison commune veut pouvoir juger de l'amour de transfert en examinant si elle y apprend bien quelque chose de l'amour, ou bien si on lui a fait le mauvais coup de changer en douce le sens du mot pour fuir dans des expériences ineffables ou réservées.  Du coup aussi, il n'y a plus d'amour de transfert "lacanien", distinct du "freudien". Il y a juste un moment, une circonstance contingente, où l'amour Lacan croise la condition freudienne de la psychanalyse comme du psychanalyste, s'en emparant et l'analysant, certes, mais sans lui accorder aucun privilège particulier, sinon historique. S'il est troublant de voir Allouch jeter à bas l'idée pourtant si répandue qu'il existerait une théorie spécifiquement lacanienne de l'amour de transfert, et une théorie élaborée sur le socle de l'héritage freudien, qui la dépasserait cependant, pour éclairer dans les parages d'autres usages moins profond (croit-on) du mot "amour", il y a encore bien plus troublant. C'est qu'un sujet, Lacan peut-être, dont toute la vie n'aurait été que la recherche de cet amour "que l'on obtient comme ne l'obtenant pas", n'aurait pas besoin, semble-t-il, de faire une analyse pour devenir psychanalyste. Il n'aurait aucun besoin de "résoudre" son transfert sur un analyste aimé ou haï. Il serait d'ores et déjà en position d'analyste de par sa quête fondamentale ! Et c'est bien plutôt de sa position subjective que nous devrions apprendre l'usage correct de ce qu'est l'amour de transfert - du transmour.
A l'heure où les professionnels se tâtent les uns les autres dans la nuit, en quête du juste critère de qui est psychanalyste et de qui ne l'est pas, voilà ce qui s'appelle ne pas y aller avec le dos de la cuiller..

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