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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Jia Zhang-Ke, cinéaste chinois
[samedi 06 mars 2010 - 18:00]
Cinéma
Couverture ouvrage
Le cinéma de Jia Zhang-Ke: No future (made) in China
Anthony Fiant
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
172 pages / 14,25 € sur
Résumé : Etude approfondie de l'oeuvre d'un des plus grands cinéastes contemporains, au prisme des enjeux sociaux de son pays.
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Le cinéma de Jia Zhang-Ke tire en effet certaines de ses principales tensions créatrices de celles qui existent dans l’espace social et culturel chinois : c’est la tension entre les vestiges désuets mais toujours présents du communisme (icônes maoïstes, réflexes culturels), et les avancées technologiques et productivistes du capitalisme « à l’occidentale », dont dépend en grande partie le système poétique de Platform (2000) ; c’est la tension entre le local et l’universel, entre le cloisonnement maintenu des existences effectives et l’amplification toujours plus grande de la mondialisation des communications et des marchandises, dont le parc d’attractions de The World (2004) fournit un condensé emblématique (il s’agit d’un parc qui regroupe des copies des principaux monuments touristiques du monde : Tour Eiffel, Taj-Mahal, etc.). Dans cette perspective, la force ponctuelle de l’ouvrage d’Anthony Fiant est, à partir des enjeux politiques et sociaux qu’il reconnaît dans les films de Jia Zhang-Ke, de souligner l’importance cruciale de certains des aspects particuliers de ces films : ainsi en est-il de la présence sonore du politique (les messages des autorités diffusés sans arrêt par les haut-parleurs) dans Xiao Wu, artisan pickpocket (1997) ; ou de la « marque de la destruction » qui hante chaque plan de Still Life (2007) et se prolonge dans le continuum sonore formé par les coups de masse résonant au loin, qui inscrit dans la matière du film le drame d’une ville que l’on détruit avant que les eaux du barrage des Trois-Gorges ne la recouvrent. Il est donc juste de dire que, exception faite de quelques excès interprétatifs (un lien parfois un peu forcé entre les phénomènes narratifs et formels et les thèmes de l’anomie sociale et de la privatisation économique), l’analyse des films ressort enrichie de tels rapprochements.

Mais c’est alors bien la connaissance de la société chinoise qui éclaire les films, plutôt que l’inverse. En effet, si l’analyse qui en est faite est fine et élégante, il est permis de discuter la "spécificité chinoise" du traitement esthétique par Jia Zhang-Ke des conflits conjugaux et familiaux. Ces conflits sont-ils toujours à ce point des reflets directs du changement de paradigme économique qui affecte la Chine ? Bien que sans doute liés à une certaine organisation du monde, ne seraient-ils pas plus universels ? L’ouvrage d’Anthony Fiant est ainsi beaucoup plus convaincant lorsqu’il touche à des questions propres à la Chine – lorsqu’il décrit par exemple comment Jia exprime, en une scène de groupe de Platform, le passage net et calme du collectivisme au capitalisme entrepreneurial – que lorsqu’il explore les territoires plus banals d’une réflexion sur les grandes tendances du monde contemporain (le rôle de la télévision par exemple) sans pour autant se départir de son approche sino-centrée.

Ce livre est surtout pertinent lorsqu’il aborde la dimension discrètement politique de l’œuvre de Jia Zhang-Ke. La dimension subversive de celle-ci, remarque l’auteur, ne repose sur aucune provocation manifeste et évite soigneusement l’écueil du militantisme affiché. Si contestation ou résistance il y a, toutes deux passent en effet par la "dimension éthique de la forme cinématographique", par l’affirmation puissante et sereine d’un regard sur le monde. Si l’on voit resurgir le paradigme rossellino-bazinien d’un cinéma dont la nature serait d’être un enregistreur et un révélateur du réel (et dont on se sert presque chaque fois que l’on a affaire à un cinéaste au style plutôt sobre et réaliste), le mérite d’Anthony Fiant est de s’attarder surtout sur des aspects de ce paradigme (la fidélité à ce qui se passe, le refus de l’emphase ou du pathos, l’absence de tout jugement moral apparent) qui éclairent particulièrement bien la position d’artiste de Jia Zhang-Ke – seulement toléré par le régime chinois – et la nature de son engagement : l’économie d’effets, le respect de la complexité des situations, et le pari sur l’intelligence du spectateur qui en découle, ne constituent-ils pas aujourd’hui, en effet, une des formes les plus fortes de résistance politique, dans le contexte chinois bien sûr, mais aussi, plus largement, dans l’économie mondialisée et standardisée des images de toutes sortes ?

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