On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Inversion et perversion
Parfois, on croit distinguer des lueurs de lucidité. Ainsi, au sujet des salaires et autres primes indécentes dont bénéficient les joueurs professionnels, on peut lire : "Il faut s’attaquer aux causes (société inégalitaire) pas aux effets (footballeurs profitant de la loi du marché)" . Malheureusement, on ne trouve pas la moindre trace du début d’une ébauche de réflexion sur le sport et son rôle dans nos sociétés. Boniface connaît-il seulement les écrits d’Adorno, par exemple, sur le sport et la culture de masse ? Non, Adorno n’est pas un footballeur. Le philosophe et sociologue allemand écrivait par exemple, "Chez [le spectateur], une curiosité crûment contemplative remplace les dernières traces de spontanéité. La culture de masse ne veut toutefois pas transformer ses consommateurs en sportifs mais en spectateurs habitués à hurler dans les tribunes". Et le cri du cœur de Boniface n’est pas bien différent du cri du supporteur du haut sa tribune. La revue Quel Sport ?, dont nonfiction.fr a pu se faire l’écho, aurait pu apporter de précieuses lectures à l’auteur .
Dans une remarquable inversion des rôles, l’auteur place le tricheur dans la position de la victime. Il est question de "procès de Moscou" et même d’une "fureur épuratrice" . Car les footballeurs comme Thierry Henry sont des héros, "ils récupèrent la majeure partie des sommes qu’ils génèrent dans une sorte de socialisme élitiste. Ils ne délocalisent pas. Ils ne créent pas de bulles financières dangereuses pour les grands équilibres économiques. Ils ne génèrent pas du chômage mais des emplois". Le degré zéro de l’analyse socio-économique ! Rien sur les 120 millions dépensés par TF1 pour la retransmission des 64 matchs, et le manque à gagner en cas de non qualification, rien sur l’esclavage moderne dont dépend ce système, rien sur la violence, rien sur l’homophobie… Et même si Boniface voulait s’en tenir au niveau zéro des commentaires sur les faits, pourquoi ne pas traiter du célèbre coup de boule de Zidane ?
Le "nous" et le "mou"
C’est dans la dernière partie du ‘livre’ qu’on comprend ce qui motive l’auteur : le chauvinisme et le souci de la "fierté nationale" . C’est d’ailleurs stipulé sur la quatrième de couverture : il s’agit de montrer comment malgré la main de Thierry Henry, on pouvait "encore être fier d’être français".
A vrai dire, Boniface présente un cas intéressant de fan de football. Il s’identifie entièrement à l’équipe avec ce "nous" si caractéristique. En évoquant la main litigieuse, il formule maladroitement cette ‘phrase’ : "Qui nous qualifie pour la Coupe du monde de football, mais qui nous expédie aussi dans l’enfer du déshonneur éternel" . Plein d’emphase avec son héros, il écrit que ce dernier a été "un bouc émissaire, au sens biblique du terme" . Il se permet d’ailleurs quelques familiarités et après avoir cité le chapitre XVI du Lévitique, il conclut ainsi : "Titi a été symboliquement égorgé pour laver les péchés des autres" .
Ce "nous", ou sa variante dans "on a gaaaagné !", c’est l’ensemble des spectateurs admirant les milliardaires qui jouent à la baballe. Selon Boniface, ce n’est que par jalousie envers des gens mieux payés qu’eux que certains intellectuels critiquent les joueurs professionnels . C’est là un des nombreux exemples de la pensée molle qui anime ce "cri du cœur".
Et le style ? Et bien, c’est tout simplement mal écrit, avec de surcroît un peu de langage SMS, sans doute pour "faire jeune" : "K7" pour cassette , "Titi" pour Thierry Henry etc.
Dernière question, comment une maison d’édition peut-elle publier ceci (et le vendre 9 €) ? Et bien sur son site, l’éditeur Yves Derai s’en explique : c’est une maison qui "souscrit à une exigence, celle de l’opportunité". Il y a avait là pourtant une bonne opportunité… d’économiser un peu de papier !
11 commentaires
Jérôme Segal
1. J'aime bien jouer au football.
2. "Jérôme Segal n'a jamais pratiqué le football de compétition". C'est nécessaire pour avoir le droit de critiquer ce livre ? J'ai fait du foot quand j'étais gamin mais aujourd'hui je préfère un autre sport (que je pratique en compétition), même si j'ai toujours plaisir à jouer au foot avec mes enfants ou des amis !
3. J'ai hésité à répondre car 1. et 2. sont sans rapport avec le contenu de ma critique.
@Christ Boursin a.s. de "qu'a-t-il écrit, pour se permettre" etc. : Ce serait un autre exemple d'attaque ad hominem et ce serait qui plus est inexact car j'ai publié un livre (facile à trouver sur le Net).
Liseron
Monsieur Segal, je vous en remercie vivement: je viens définitivement de changer d'avis sur ce pauvre Boniface.
ronaldinho gaucho
Jérôme Segal n'a jamais pratiqué le football de compétition, ça se voit Regarder les vedettes du foot comme des milliardaires, sans être à même de mesurer l'immensité du talent de beaucoup d'entre eux, c'est comme sortir d'un récital d'opéra en trouvant scandaleux le contrat dont bénéficie la diva avec sa maison de disque.
Pascal Boniface n'a pas inventé la poudre. Il a noirci des feuillets qu'un éditeur opportuniste a publié; Jérôme Segal a noirci du papier Merci a non-fiction de l'avoir publié sans accroître la déforestation de notre planète . La question n'est pas Pourquoi tant de haine, mais pourquoi tant de peine pour écrire sur un livre manifestement insignifiant ...
Christ Boursin
"Mais lui même, qu'a-t-il écrit, pour se permettre un tel réquisitoire ? Est-il au moins l'auteur d'un seul livre publié ? "
http://www.nonfiction.fr/article-2955-debat_sur_a_gauche_toute_.htm
Myriam
Pascal Boniface, il y a quelques années, eut l'outrecuidance d'émettre une petite critique à l'égard d'Israël, et il a subi des attaques violentes. Il sait donc ce que c'est que de se trouver lynché en place publique. C'est un homme courageux et honnête.
Son dernier livre n'est certes pas un chef d'oeuvre, mais il a le mérite de mettre à nu l'hypocrisie de certains philosophes qui pontifient sur l'honneur et l'éthique alors qu'ils se sont maintes fois déshonorés.