Les continents, objets géohistoriques mouvants
[mercredi 17 février 2010 - 08:00]
Géographie
L'Invention des continents
Éditeur : Larousse
Le chapitre suivant est l'un des plus intéressants : il reconstitue le cheminement intellectuel des scientifiques du XIXe siècle (et en particulier du géographe Malte-Brun) qui ont peu à peu élevé, par antiphrase, l’Océanie à la dignité d’un nouveau continent. Christian Grataloup fait remonter l’origine de ce continent aux mystérieux antipodes, terres qui, au sud de la planète, doivent faire contrepoids aux continents du nord et éviter que le globe ne roule sur lui-même. Les antipodes servent en fait à garantir que l’Europe reste en haut du globe et occupe donc la place que les cartes médiévales assignaient à l’Asie et au Paradis.
Le chapitre "Nous et les autres" expose la thèse principale du livre de façon un peu plus théorique. "Sous l’apparence de faits de nature, les continents sont incontestablement des objets historiques masqués". Christian Grataloup dénonce une forme d’identité continentale et explique combien le découpage en continents aurait été différent si la mondialisation avait été faite à partir de l’expansion chinoise du haut Moyen Age. Il propose pour finir sa vision du monde et d’un découpage possible. Il distingue des continents durs et des continents mous. L’Antarctique, l’Amérique du Sud, l’Europe sont pour lui des continents durs, c'est-à-dire dont l’identité culturelle, historiquement construite et les caractéristiques naturalistes donnent une forme d’identité spatiale difficilement discutable. L’Australie, Madagascar, l’Inde, le Nord de l’Asie sont, selon sa terminologie des régions fortement autonomes, c'est-à-dire des lieux que l’on pourrait aussi définir comme sous-continents, si le mot "sous" n’impliquait pas une hiérarchie. Plus originales sont les "régions intermédiaires", qui peuvent se sentir aussi bien proches d’un continent que d’un autre (l’Indonésie, l’Amérique centrale, la péninsule arabique). Certaines régions sont dites "partagées" comme l’Afrique du Nord (l’Egypte est-elle du Moyen-Orient, de l’Afrique ou du monde arabe ?). Enfin des "périphéries mal situées" sont tout en bas de la liste. Il s’agit du Groenland, de l’Asie Centrale et de la Nouvelle-Zélande.
Tout au long de l’ouvrage, des cartes anciennes illustrent le propos avec une très grande qualité plastique. De nombreuses reproductions de tableaux ou de planches d’atlas, permettent aussi de mieux comprendre les représentations propres à chaque époque ou à chaque culture. Des cartes actuelles
présentent le potentiel de terres émergées, de richesses et de populations sous une forme particulièrement convaincante et incitent à la réflexion. La répartition de la richesse potentielle dessine en effet un tout autre découpage que celui qui divise les terres émergées en continents.
Ce livre est donc un travail intelligent, clair, convaincant et profondément critique à l’égard des notions convenues et traditionnelles d’identité territoriales. La démarche est courageuse. Elle devrait être l’introduction incontournable à toute réflexion géopolitique
2 commentaires
Liseron
Cela me fait songer aussi que ... je dois le lire et du coup, me procurer ce livre sur les continents et leur représentation, qui me semble être digne d'intérêt.
Merci à l'auteur de la recension et au commentaire de F. Nerra.
F. Nerra