Du désastre au déshonneur
[mercredi 10 février 2010 - 18:00]
Histoire
Le naufrage (16 Juin 1940)
Eric Roussel
Éditeur : Gallimard
Eric Roussel ne s’aventure pas dans des analyses de sociologie historique. La recherche des origines de cet effondrement occupe en effet l’essentiel de l’ouvrage. Elle donne lieu à des passages attendus sur la faiblesse démographique, en 1940, d’une France saignée à blanc par la Première Guerre mondiale ou sur la perte de légitimité du régime républicain à la fin des années 1930. Au milieu de ces choses (déjà) vues, mais rarement écrites avec autant d’élégance et de précision mêlées, on découvre de discrètes "perles" d’analyse. Qui se souvient par exemple des réticences de Paul Reynaud face aux achats de matériel militaire à l’étranger à la fin des années 1930, au motif qu’ils risquaient de compromettre la valeur du franc ? Le biographe reconnu qu’est Eric Roussel ne "rate" en outre aucun des portraits en situation des dirigeants qu’il évoque, qu’il s’agisse de peindre Churchill ou de croquer Edouard Herriot.
Le projet de fusion ou l’avortement d’une spectaculaire manifestation de solidarité
Les pages les plus inspirées de ce livre sont consacrées au projet d’union franco-britannique du 16 juin 1940. De quoi s’agissait-il ? De rien moins que de fondre ensemble la Grande-Bretagne et la France dans une union indissoluble ! Projet que de Gaulle, qui s’en fit l’avocat, qualifierait après coup de "grandiose" mais de peu adapté à une "réalisation rapide" Cette solution de la dernière chance, à laquelle le cabinet britannique s’était rallié, se heurta à Bordeaux à la méfiance et au ressentiment que beaucoup de responsables politiques éprouvaient à l’égard de l’allié britannique. Refusant que la France devienne un "dominion", des ministres de Paul Reynaud s’élevèrent avec détermination contre le projet lors du Conseil des ministres qui se tient en fin d’après-midi, ce 16 juin 1940. Eric Roussel avait déjà eu l’occasion d’étudier ce projet dans sa magistrale biographie de Jean Monnet
.
Il rappelle d’abord que l’idée avait été avancée, en France, au sein du Centre de politique étrangère, à une date mal connue. En serrant la chronologie au plus près, l’auteur du
Naufrage parvient ensuite à circonscrire l’étrangeté du projet, où il voit surtout un signal à destination du Gouvernement et de l’opinion publique français. La Grande-Bretagne aurait ainsi donné à voir sa détermination à lutter contre l’Allemagne nazie, à rebours des intentions égoïstement pacifistes que beaucoup lui prêtaient au sein du Haut commandement hexagonal ; la France aurait pour sa part évité le déshonneur d’une demande d’armistice. La glorieuse chimère ne passa pas toutefois la journée du 16 juin 1940. La détermination des partisans de l’armistice était, au sein du Gouvernement, trop forte, et trop profond le désarroi des avocats de la poursuite du combat pour lui prêter vie plus longtemps.
Quelle mémoire de l’effondrement français ?
La perspective qu’adopte Eric Roussel lui interdit de s’interroger longuement sur les effets psychologiques de l’effondrement français de juin 1940. Combien de jeunes Français, confrontés à la défaite, décidèrent à en ces heures sombres de servir l’Etat pour empêcher qu’un tel déshonneur se reproduise ? Comment le souvenir du naufrage de la campagne de France pesa-t-il sur la vie politique française de la IVème République, condamnant par exemple toute tentative de retour au premier plan des Paul Reynaud
, Edouard Daladier
ou Edouard Herriot
? La défaite cinglante subie au printemps 1940 par la nation dont on disait qu’elle possédait la première armée du monde fut-elle vraiment effacée, aux yeux des Alliés, par le courage du général de Gaulle et sa prétention à incarner le seul pouvoir légitime face à Vichy ? Les autorités américaines ou britanniques avaient-elles ce désastre en tête lorsqu’elles dialoguaient avec les gouvernements français qui se succédaient après la Libération ? En bref, que peut-on dire de la mémoire de la débâcle, de la défaite et de l’armistice dans les opinions publiques française et internationale après 1945 ? Autant de questions passionnantes qu’Eric Roussel laisse ouvertes.
On tient, avec
Le naufrage, une synthèse rigoureuse sur les circonstances de la défaite française de 1940. Mais l’œuvre risque peut-être de flatter la pente fataliste de nombreux lecteurs, en ce qu’elle donne involontairement le sentiment de l’inéluctabilité de cet effondrement. Or, les historiens – et le remarquable biographe qu’est Eric Roussel mieux que d’autres – savent qu’il n’est de loi, en histoire, que celle de l’incertitude. Et que, comme l’écrit le romancier Pierre Michon, "toutes choses [y] sont muables et proches de l’incertain
"
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patagon
André G.