Théodose ou l'Antiquité tardive
[mercredi 03 février 2010 - 16:00]
Histoire
Théodose le Grand. Le pouvoir et la foi
Pierre Maraval
Éditeur : Fayard
On a longtemps présenté ce conflit entre Théodose et Eugène comme celui du christianisme contre le paganisme, mais Maraval s’emploie à battre en brèche cette idée reçue sur plusieurs plans. Eugène avait certes pris quelques mesures en faveur des païens : on peut ici mentionner le rétablissement de l’autel de la Victoire au Sénat de Rome, entre autres. Cependant, ces faveurs sont surtout l’occasion pour Eugène d’acquérir à bon compte des partisans, plus que l’expression d’une volonté de rétablir les cultes anciens. Un second argument souvent invoqué réside dans le nombre important de païens dans l’armée d’Eugène : on trouvait en effet dans celle-ci des Francs et des Alamans qui, contrairement à la majorité des autres Germains, ne s’étaient pas convertis au christianisme sous la forme de l’homéisme. On rappellera cependant qu’il y avait des chrétiens et des païens dans les deux camps, Eugène lui-même étant chrétien. Ce dernier est du reste écrasé lors de bataille de la Rivière froide le 6 septembre 394, et l’Empire romain, pour la dernière fois de son histoire, est unifié sous le commandement d’un seul homme.
Théodose très chrétien ?
Cette unification, Théodose a aussi voulu la réaliser dans le domaine religieux. Au IVe siècle, l’Église est en effet en proie à la division sur la place du Fils par rapport au Père, égal pour les uns, inférieur pour les autres, avec toutes les nuances possibles entre ces deux positions. La formule du concile de Nicée (325), déclarée comme seule orthodoxe, affirmait que le Fils était "consubstantiel" au Père, c’est-à-dire "de même substance" (
homoousios) – et non simplement "semblable en substance" (
homoiousios), ce qui aurait impliqué une notion d’infériorité du Fils, comme le soutenaient les ariens. Les anti-nicéens arrivent pourtant à leur tour à imposer en 360 une profession de foi dite "homéenne" – Maraval insiste bien sur ce terme, refusant le qualificatif d’arien employé pendant des siècles – selon laquelle le Fils est proprement
homoios, c’est-à-dire "semblable" au Père. Face à ces controverses, Théodose s’efforce d’unir à nouveau l’Eglise en convoquant des conciles en 381 et 383, qui sont toutefois des échecs. Ainsi, puisque l’unité ne semblait plus pouvoir être instaurée par l’intégration des dissidents, elle se ferait par leur exclusion, rendue effective par les édits de 383 et 384 qui interdisent les réunions des hérétiques en Orient. Néanmoins, la répression fut sûrement légère par rapport à la lettre des textes, à en croire la répétition ultérieure de ces mesures d’interdictions, dans un édit de 388 par exemple. La sévérité n’aurait donc été qu’apparente, une donnée que l’on retrouve d’ailleurs dans la politique de Théodose envers les païens.
Notre empereur est en effet souvent considéré comme un pourfendeur de païens, imposant le christianisme comme religion d’État sous l’influence d’Ambroise de Milan. Il est vrai que ce dernier a bénéficié d’une certaine autorité morale en lui infligeant, par exemple, une pénitence en 390 pour réparer la répression sanglante d’une émeute à Thessalonique. Maraval nuance toutefois cette influence en rappelant que Théodose est loin d’aller à Canossa à cette occasion, et que sa pénitence est finalement peu contraignante. De même, ses édits de proscription du paganisme (391) sont loin d’être aussi durs qu’on a pu le penser : ils interdisent par exemple le culte païen privé, mesure clairement inapplicable dans les faits. De plus, Théodose n’impose pas de conversion autoritaire et laisse donc subsister la liberté de conscience. Ses successeurs rappellent eux aussi l’interdiction du paganisme, preuve là encore que celui-ci n’a pas été éradiqué.
C’est donc à un bilan positif du règne de Théodose qu’aboutit Maraval à travers ce portrait tout en nuances, rejetant les nombreux raccourcis et préjugés longtemps attachés à ce personnage mesuré. Son principal trait de caractère demeure peut-être cette mesure, justement : clémence avec ses ennemis repentis, recherche du compromis avec les Barbares, interdiction du paganisme sans application systématique. Cette complexité d’un homme est aussi, finalement, celle d’une époque, elle aussi abondamment exposée et démêlée dans cet ouvrage par le biais d’un va-et-vient constant entre sources, hypothèses et démonstrations. C’est du reste dans ce mouvement que réside peut-être l’un des intérêts majeurs de cette belle leçon d’Histoire
4 commentaires
Zohra-Françoise Mawji
Fred
Rédaction@andy
Merci pour cette précision qui a son importance. C'est maintenant corrigé grâce à vous.
andy