Rédacteur

critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Tout de Goth : débat sur l’identité romaine
[vendredi 08 janvier 2010 - 05:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Barbares : Immigrés, réfugiés et déportés dans l'Empire romain
Alessandro Barbero
Éditeur : Tallandier
351 pages / 21,85 € sur
Résumé : Une réflexion synthétique et renouvelée sur l’intégration des Barbares par le pouvoir impérial au Bas Empire.
Page  1  2  3 

Une réflexion sur l’histoire qui échappe parfois à l’auteur

La démonstration d’Alessandro Barbero se fonde sur une ample bibliographie, mentionnée en fin d’ouvrage et dans les nombreuses notes qui émaillent son texte. Le rejet des notes en fin de livre permet de donner l’apparence d’un essai à l’anglo-saxonne, tout en offrant des justifications par la citation des sources et des historiens contemporains.
Ce n’est pas la moindre qualité de cet ouvrage, malgré le défaut de construction signalé plus haut.

En s’inscrivant sur la longue durée, le livre d’Alessandro Barbero montre que les mécanismes ordinairement décrits comme des nouveautés pour le Bas-Empire apparaissent en réalité bien plus tôt, qu’ils ne sont que des évolutions et non des innovations.
Cette réflexion centrée sur la question de l’immigration pose également, de façon indirecte, la question des usages des historiens, et de l’usage de l’histoire.

Usages des historiens d’abord : les études sur le temps long, comme celle-ci, révèlent souvent les défauts d’une historiographie contemporaine tronçonnée en périodes réduites. En se spécialisant sur le Haut-Empire, ou sur le Bas-Empire, l’historien ne peut voir les évolutions qui façonnent son sujet d’étude. Même si A. Barbero se concentre sur l’Antiquité tardive, les premiers chapitres mettent en lumière les premières manifestations impériales d’une intégration des barbares dès Marc-Aurèle. En élargissant encore l’étude d’Alessandro Barbero sur l’immigration et l’intégration à l’époque romaine républicaine, il serait également possible d’entrevoir les prémices du discours sur l’intégration culturelle et la civilisation des peuples barbares grâce à Rome.

Usage de l’histoire ensuite. Il est évident que les préoccupations sur l’immigration et l’intégration se posent avec acuité aujourd’hui, dans une Europe qui ferme ses frontières comme l’Empire romain avait fermé les siennes (franchir le limes nécessitait une autorisation, alors que la circulation était libre dans l’ensemble de l’Empire), mais aussi dans une Amérique multi-ethnique qui connaît des problèmes d’intégration et de coexistence de ses « communautés ».
A. Barbero y fait allusion dans l’introduction de son ouvrage, ainsi qu’à une occasion que nous citerons ici. Lorsqu’il évoque l’intégration des barbares par le biais de l’armée, il cite les généraux américains issus de l’immigration (notamment Colin Powell, fils d’un immigré jamaïcain). À ce propos, A. Barbero précise que nous pouvons mieux appréhender aujourd’hui le fonctionnement de l’armée du Bas-Empire que ne le faisaient les historiens des États-Nations de la fin du XIXe ou du XXe siècle.
Cette remarque soulève une véritable question, celle de l’usage que l’on doit faire de l’histoire et de la subjectivité de l’étude historique. Alessandro Barbero semble penser que les paradigmes des périodes durant lesquelles vivent les historiens leur permettent de plus ou moins bien comprendre les époques passées. Or, de la même façon qu’E. Saïd définissait l’orientalisme comme une grille de lecture plaquée par les Occidentaux sur l’Orient, et qui les définissait mieux eux-mêmes que ce qu’elle ne définissait les Orientaux, on peut penser que la façon dont on analyse le passé en dit plus long sur nous que sur les époques étudiées. En insistant autant sur les processus d’intégration, Alessandro Barbero évoque autant, sinon plus, nos propres préoccupations que celles des Romains du Bas-Empire.

En définitive, cet ouvrage constitue, sans peut-être que son auteur en ait eu conscience, tout autant une réflexion sur la question de l’immigration dans l’Empire romain qu’une réflexion sur le travail de l’historien, sur son regard modifié par les phénomènes de sa propre époque. Autour de cette question sans réponse définitive : que recherchons-nous dans le passé ? L’image des hommes qui y ont vécu ou une annonce, voire un reflet de ce que nous sommes ? .
 

Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

1 commentaire

Avatar

gozillon

09/01/10 16:46
Bonsoir,
le livre commenté me paraît intéressant ; le commentaire aussi. Une question pourtant : sans vraiment en faire un reproche, Sandrine Crouzet semble regretter que le travail d'Alessandro Barbero nous informe moins sur le Bas-Empire que sur la manière dont aujourd'hui se porte vers le passé. Et il est vrai qu'il est difficile de lire le compte-rendu (et sans doute aussi le livre) sans penser à des débats très contemporains. Mais n'est-ce pas toujours le cas ? et n'est-ce pas toujours nécessairement le cas dans la mesure où la pensée de l'historien (et son écriture) ne peut échapper aux injonctions d'aujourd'hui ?
Je ne parle pas des injonctions grossières, éventuellement venus des pouvoirs ou de leurs oppositions ou de la mode, mais des injonctions, disons paradigmatiques, parfois non pensées, qui fournissent à l'historien ses archives et les lunettes avec lesquelles il les étudie. Certes le désir d'histoire incite l'historien et son lecteur à espérer faire renaître le passé, mais que ce désir soit exigeant ne signifie pas qu'il peut être satisfait : l'histoire se déconstruit en permanence, mais n'avance pas...

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici