Les armes tranchantes de la mémoire
[lundi 14 décembre 2009 - 05:00]
Histoire
La mémoire aux enchères. L'idéologie afrocentriste à l'assaut de l'histoire
François-Xavier Fauvelle-Aymar
Éditeur : Verdier
Faut-il dès lors, face aux appels répétés à la repentance coloniale, endosser une vision universaliste de l’histoire, dénouée de tout affect, de toute trace mémorielle ? On le sait, la mémoire, si elle invite bien trop souvent à l’affrontement, voire à la guerre idéologique, peut aussi se révéler utile, y compris pour l’historien. Les essais menés pour situer les discours eurocentrés dans leur contexte et montrer comment le regard des uns sur l’Autre peut conditionner notre propre récit historique, sont toujours et encore de l’histoire, à la manière de ce que François Hartog fit pour la Grèce et les Barbares
. Ces pistes-là ouvrent sur une histoire moins eurocentrée et plus « globale ». Fauvelle-Aymar aborde -quoique de manière trop elliptique- cette question récurrente de la « vérité historique ». Il refuse de voir les historiens devenir des commissaires-priseurs qui devraient « dire la valeur de tel événement historique » et se demande si « la vérité peut (…) être simplement adjugée au plus offrant
». A bien lire entre les lignes,
La mémoire aux enchères est, en fait, une invitation au « courage de la vérité », une recherche du « dire vrai » : non pas une vérité intangible, unique, indétrônable, mais une interrogation permanente sur cette vérité historique, entrelacs de discours et de pratiques. L’afrocentrisme met donc, ici, le trouble dans la neutralité axiologique chère aux historiens, ce qui n’est pas sans rappeler que le récit historique est lui-même le produit d’affects et de mémoires. Pourtant, et Fauvelle-Aymar ne le souligne pas assez, les dérives afrocentristes nous invitent aussi à de nouvelles interrogations, et encouragent, de manière rétroactive, la communauté des historiens à prendre à bras le corps la question des
dominés, des
subalternes et des
déclassés, non point pour s’adonner aux bons sentiments mais pour éclairer, au plus près, la densité de l’histoire. L’histoire regorge de silences et de non-dits, et la mémoire joue alors ce rôle d’adjuvant dans cette exploration des zones sombres et moins sombres de l’histoire. Peut-être aurait-il donc fallu une dynamique plus positive dans cette mise au point, afin de ne pas seulement entretenir la conflictualité des mémoires et exciter les ressentiments des uns et des autres.
Quoi qu’il en soit, la lecture de ces trois articles demeure enrichissante, et nous rappelle pourquoi l’histoire reste un combat qui doit s’affranchir autant que possible de l’émotionnel pour investir le réel.
La mémoire aux enchères fait donc partie de ces ouvrages, de ces petits livres de chevet, qui, à défaut de nous donner toutes les clés d’éclaircissement, ont le mérite d’entrouvrir de nombreuses portes, aussi passionnantes les unes que les autres
3 commentaires
VIOLETTE
INVITE
P.S Le débat est plus complexe. Il pose la question de la responsabilté des historiens "afrocentristes" à s'inscrire dans l'universel. La prééminence des gardiens du temple scientifique dans les sciences sociales traduit, à mon sens, le complexe de l'élève des séries littéraires face à son voisin de la filière scientifique. De l'eurocentrisme à l'afrocentisme le point central reste l'équilibre et des critères de sa délimitation. Mais parler de ces critères n'est ce pas parler d'un peu d'eurocentrisme ?
Christian AUBREE