Liberté, égalité, surveillance
[jeudi 03 décembre 2009 - 05:00]
Histoire
Politiques de l'ombre. L'Etat, renseignement et surveillance en France
Sébastien Laurent
Éditeur : Fayard
La République porta un intérêt tout particulier à l’armée. Dès le 27 juillet 1872, le droit de vote fut retiré aux militaires d’active. Les lois organiques du 30 novembre 1875 sur la Chambre des députés et du 9 décembre 1884 consacrèrent leur inéligibilité. Malgré l’existence d’officiers généraux républicains, dont beaucoup furent ministre de la Guerre, les "ânes rouges", comme ils étaient surnommés, virent fréquemment leur carrière bloquée. Pour y remédier, la surveillance des opinions politiques du corps des officiers ne s’interrompit pas. Elle passa directement aux mains du cabinet du ministre. Si la méfiance décrut avec les opportunistes, l’affaire Dreyfus déclencha l’un des scandales les plus graves de l’histoire de l’armée. Le général André, nommé ministre en mai 1900 dans le contexte de la Défense républicaine, autorisait ses subordonnés à demander ou à recevoir des renseignements de tous les groupements ou associations républicaines, y compris de la franc-maçonnerie. Ainsi naquit "l’affaire des fiches". Souhaitant contrôler systématiquement les opinions politiques des cadres militaires, le général-ministre institutionnalisa un système de fichage sans précédent, dont la dénonciation à la Chambre fit grand bruit.
Dans le domaine de la surveillance extérieure, la continuité entre les pratiques du Second Empire et de la IIIe République a également été très forte. Les attachés militaires n’hésitèrent pas à outrepasser leur mission officielle pour fournir du renseignement fermé et des informations politiques. Si l’espionnage était officiellement prohibé par la République, le régime encouragea toutefois ses attachés militaires à s’intéresser aux renseignements politiques. Le lieutenant-colonel Maurice Pellé, en poste à Berlin entre 1909 et 1912 offrit par exemple des indications sur les syndicats allemands ou la dépopulation des campagnes. L’attaché militaire put en outre affirmer à Paris que le gouvernement de l’empereur bluffait au plus fort de la crise d’Agadir, en 1911. Ses sources ? Il avait rencontré Guillaume II lors d’une chasse à courre, ce dernier lui assura en effet qu’il souhaitait apaiser les tensions et qu’il était prêt à négocier…
Distinguant trois niveaux différents, la composante administrative, le droit et les pratiques, Sébastien Laurent montre que "l’État secret" s’est formé en trois temps : l’âge de la coutume, la bureaucratisation et l’apparition d’un droit spécifique. Il fonde son étude sur une bibliographie et des sources abondantes et met son érudition au service d’une démonstration rigoureuse.
Politiques de l’ombre fait d’ores et déjà figure d’ouvrage incontournable pour l’étude du renseignement en France
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