Le Mur qui continue de partager l'Allemagne
[lundi 09 novembre 2009 - 16:00]
Europe
Le Mur dans les têtes. Chroniques d'Allemagne
Yannick Pasquet
Éditeur : Le Moment
Yannick Pasquet invite alors le lecteur à la suivre lors d'excursions, autant de cas particuliers qui lui permettent ensuite de dessiner un état des lieux plus général. Il en est ainsi d'une visite dans la ville de Prenzlau, située entre Berlin et la Baltique, où le marché discount fleurit, signe que la commune comme la région qui l'entoure sont pauvres, "plus pauvre(s) même que la République tchèque, la Slovénie ou certaines parties de la Pologne". Evidemment, la région de l'Uckermark n'est pas une exception. La reconstruction économique de l'ex-RDA menée à coup de subventions de l'ordre de milliers de milliards d'euros se solde pour l'instant par un piteux échec : "le taux de chômage à l'Est est toujours deux fois supérieur à celui de l'Ouest", souligne l'économiste de renom Hans-Werner Sinn, interlocuteur de Yannick Pasquet au fil de ses recherches; l'absence de perspectives fait déguerpir ses habitants, surtout ses habitantes : "même dans les régions proches du cercle polaire (...) qui souffrent depuis longtemps d'une fuite des femmes, le phénomène n'atteint pas l'ampleur de l'Est de l'Allemagne". Certains regrettent alors l'ancienne patrie où le chômage n'existait pas. D'autres se laissent séduire par l'idéologie raciste du Parti national-démocrate d'Allemagne, le NPD. Plusieurs interlocuteurs confient à Yannick Pasquet les causes "multiples et compliquées" de ce phénomène, entre autres que "l'Allemagne de l'Est n'a jamais réglé ses comptes avec son passé nazi. Le fascisme, c'était l'Allemagne de l'Ouest capitaliste". Il s'agit là d'une donnée intéressante mais il est dommage que la journaliste s'en contente. La montée de l'extrême-droite en ex-RDA est un fait véritable et à prendre au sérieux. Il eut été toutefois judicieux de signaler que le NPD a été fondé à Hanovre, c'est-à-dire à l'Ouest, et que la région de la Ruhr à la frontière hollandaise est tout autant le théâtre de violences raciales que la Saxe, comme le démontrait un dossier consacré aux néonazis publié dans le Journal Die Zeit en mai 2007 et confirmé au même endroit en juillet 2009.
Dans une langue vive et familière, pas forcément du goût de tous mais tranchant pour le moins sur la triste grisaille qui domine ses descriptions, Yannick Pasquet évoque également les aspects positifs, heureux voire saugrenus de la réunification allemande : le retour de la communauté juive, les couples est-ouest, le "rideau vert" - zone frontalière large de 50 à 200 mètres laissée à elle-même durant 28 ans, investie par la nature et aujourd'hui consacrée réserve naturelle, ou encore "Little Berlin", le village de Mödlareuth, lui aussi autrefois traversé par un mur identique à celui de Berlin et où les habitants ne se laissent plus impressionner par les cars de touristes.
Surtout, l'Allemagne peut se livrer à plein-temps à l'une de ses préoccupations favorites : la confrontation avec sa propre histoire. L'État fait recoller par ses fonctionnaires les tonnes de monceaux de dossiers que la Stasi a tenté de faire disparaître en les faisant passer au coupe-papier. Du travail de fourmi. Le projet peut sembler insensé. Or, plus que jamais, il faut "tout faire pour qu'on ne tire pas un trait sur ce travail de mémoire important" et mettre ainsi "en lumière des crimes commis par la Stasi". Même si ça fait mal : les particuliers récupérant leur dossier personnel découvrent alors le nom de leur espion, un collègue, un cousin, parfois même un mari. Édifiant. On regrette alors que Yannick Pasquet ne rappelle pas certains fiascos liés au fameux travail de mémoire tels la contestée destruction de l'ancien Palais de la République à Berlin.
Yannick Pasquet achève son épopée digne d'un film documentaire par le très pertinent chapitre "Le Mur au musée", titre inspiré d'un slogan "inscrit sur une pancarte lors de la plus grande manifestation de l'histoire de la RDA, le 4 novembre 1989". Elle y évoque le concours auquel ont participé plus de cinq cent architectes et artistes quant à la construction d'un monument commémorant la chute du Mur. Le lecteur peut se réjouir de la description de certaines propositions sombrant dans l'absurdité la plus désolante – une ribambelle de Schtroumpfs, par exemple ! Qu'importe, "désuni, le jury (...) n'a rien trouvé à se mettre sous la dent". Et il est difficile de trouver plus justes mots que ceux de Yannick Pasquet : "Si prompte à commémorer les pages sombres de son histoire tordue, (l'Allemagne) n'est même pas capable de rendre hommage à un événement heureux". Et de conclure : "Le terrain est trop glissant. (...) Les pour, les contre, les hommes politiques, les éditorialistes, les historiens, tout le monde a mis son grain de sel. Dans la plus belle tradition du pays des débats sans fin"
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