Aux origines de la pensée scientifique
[jeudi 29 octobre 2009 - 05:00]
Histoire des sciences
ANAXIMANDRE DE MILET OU LA NAISSANCE DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE
Carlo Rovelli
Éditeur : Dunod
Afin d'étudier la pensée d'Anaximandre et d'évaluer l'influence de ses idées en s'efforçant de comprendre le cadre historique et la conjecture socio-religieuse du monde méditerranéen de l'époque, Carlo Rovelli ne manque pas de ponctuer son livre de nombreuses indications historiques et de dresser un portrait de l'environnement dans lequel le penseur a évolué. C'est en l'an 610 avant J.-C. que Milet voit la naissance d'Anaximandre. Athènes en a fini avec le règne de Dracon et l'Aréopage vient d'élire Solon pour établir la première constitution démocratique. Babylone quant à elle sort de la domination assyrienne et atteint son apogée, redevenant ainsi la plus grande ville du monde. Le monde grec se caractérise par la présence d'une multitude de cités indépendantes, ce qui est à l'origine d'une grande diversité culturelle et d'un dynamisme tout particulier. Milet est alors une cité portuaire ionienne très importante, lieu de nombreux échanges commerciaux et culturels, et se situe au carrefour entre les routes venant d'Egypte et du Moyen Orient. Il est très intéressant de voir l'influence qu'a eu le contexte politique et social de la Grèce d'Anaximandre sur les origines et l'évolution des idées scientifiques et méthodologiques de l'école de Milet. En particulier, il est fabuleux de constater l'apparition non seulement de l'idée que le monde puisse évoluer dans le temps selon des lois naturelles, mais également de l'intuition que ces lois peuvent être comprises en repensant notre vision du monde, en acceptant que celui-ci puisse être différent des conceptions jusqu'alors admises. Il s'agit là d'une démocratisation radicale de la science. Alors que l'histoire de l'écriture connaît des tournants majeurs, les échanges et mélanges culturels sont de plus en plus intenses, et la critique s'associe au dialogue pour donner l'accès à une nouvelle forme de pensée. Ainsi s'ouvre la voie vers la science moderne.
Anaximandre est à l'origine de changements de paradigmes tout à fait exceptionnels. Tout particulièrement, il est le premier à comprendre que la Terre n'est pas un disque de dimension infinie mais qu'il s'agit d'un corps de taille finie qui flotte dans l'espace. La structure de cette découverte est tout à fait singulière pour l'époque, elle se fonde sur la remise en question des croyances pré-établies. Il s'agit d'une véritable refonte de la vision du monde, qui est méthodologiquement appuyée par l'observation et la déduction scientifique. Si la Terre ne tombe pas, c'est parce qu'elle n'a pas de direction privilégiée vers laquelle tomber. La cosmologie d'Anaximandre est réfléchie, et propose une alternative structurée et tout à fait cohérente aux modèles antérieurs. Carlo Rovelli analyse en détail le cheminement de pensée qui amène le philosophe grec à cette idée, en mettant un relief tout particulier sur les bouleversements conceptuels et intellectuels qui accompagnent son introduction. Il présente également les autres contribution d'Anaximandre, qui concernent des domaines aussi variés que la météorologie, la géographie et la biologie. Selon lui, les phénomènes climatiques ne sont plus le fait de la volonté des dieux, mais une manifestation d'effets physiques naturels tels que l'évaporation de l'eau ou l'influence de la chaleur du soleil. Anaximandre est également à l'origine de la première carte géographique du monde, et de l'idée tout à fait visionnaire que tous les animaux vivaient au départ dans la mer et que les hommes ne peuvent pas être apparus sous leur forme actuelle.
Nous l'avons bien compris, la méthodologie d'Anaximandre est toute nouvelle et contient les éléments clés de la pensée scientifique moderne. A l'instar de Copernic, il redessine en profondeur la vision du monde jusqu'alors admise. L'observation s'associe à la raison pour franchir un pas conceptuel important et se libérer d'une vision erronée. C'est la même démarche qui plus tard sera reprise par Galilée, Newton, ou encore Einstein, pour modifier, affiner et rendre plus rigoureuse notre compréhension de la nature. Il s'agit d'une filiation méthodologique remarquable, qui trouve ses origine dans les travaux et dans les idées géniales d'Anaximandre de Milet.
Les derniers chapitres du livre abordent à la lumière de cette analyse de nombreuses idées et questions liées à la nature de la pensée scientifique. Elle est incontestablement née du désir de comprendre la nature et d'"explorer les formes de pensée du monde"
, et a connu vingt-six siècles d'évolution. Plus que jamais, il faut aujourd'hui nous interroger sur les fondements de la pensée scientifique, à l'heure ou elle fait l'objet d'un anti-scientisme parfois acharné et primaire, d'une véritable technocratisation qui nous en fait oublier le sens profond et nous éloigne de la légitimité de sa démarche. Il est indispensable de comprendre que la science ne se réduit pas uniquement à un ensemble de prédictions quantitatives, mais qu'elle offre une démarche pour construire une vision du monde, un cadre conceptuel dans lequel il nous est possible de penser le monde et le rendre intelligible. Anaximandre est en ce sens l'un de nos contemporains, il faut nous imprégner de sa pensée et des questions avec lesquelles il interrogeait le monde afin de poursuivre sur le chemin qu'il a ouvert il y a de cela vingt-six siècles, le chemin de la Science.
Références :
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Qu'est-ce que le temps ? Qu'est-ce que l'espace ?, Carlo Rovelli. Bernard Gilson éditeur.
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Galilée et les Indiens : Allons-nous liquider la science ?, Etienne Klein. Flammarion.
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Itinéraire de l'égarement : Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine, Olivier Rey. Seuil
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Marc
Philippe