Garder son statut, ne pas déchoir
[mardi 20 octobre 2009 - 05:00]
Economie
La peur du déclassement. Une sociologie des récessions
Éric Maurin
Éditeur : Seuil
Les premières victimes de la récession actuelle sont les nouveaux venus sur le marché du travail et ceux qui n’avaient pas encore d’emploi stable au moment où celle-ci a éclaté. En revanche et comme lors des récessions précédentes, de 1974 et de 1993, l’immense majorité des salariés déjà employés avant le début de la récession a été épargnée. Il y a, au premier semestre 2009, 340.000 personnes au chômage après qu’un licenciement leur a fait perdre un emploi stable dans l’année écoulée. Elles étaient 230.000 au premier trimestre 2008. Le stock (en incluant ceux qui ont été licenciés il y a plus de 12 mois) est un peu supérieur, il ne représente toutefois que 1,9% de la population active, soit à peine plus qu’en 2007 et 2008 et moins qu’en 2004 (2,4%)
. La destruction des emplois stables ne contribue ainsi que marginalement à l’augmentation du chômage, qui concerne, avant tout, tous ceux qui sont à la périphérie de l’emploi. Maintenant, si l’on renforce, comme lors des récessions précédentes, la protection des salariés qui ont un emploi stable, cela contribuera à détériorer un peu plus la situation des autres, explique l’auteur (qui mobilise notamment à l’appui de sa démonstration des comparaisons menées sur des États qui ont renforcé (ou au contraire affaibli) la protection des salariés contre les licenciements). Et cela aura pour effet d’accroître (comme le montrent les enquêtes internationales disponibles) un peu plus la peur du déclassement chez les salariés qui ont un emploi stable : “non seulement l’augmentation de la protection de l’emploi crée davantage d’inégalités entre chômeurs et salariés, mais elle suscite également un sentiment d’insécurité plus grand pour tout le monde.”
.
On a vu des économistes (O. Blanchard et J. Tirole, par exemple, pour ne citer qu’eux) conclure à partir des mêmes prémisses qu’il fallait mettre en place un contrat de travail unique. Maurin écarte cette solution radicale, au motif que les incitations financières ne peuvent pas tout
, que la protection de l’emploi, et plus généralement le statut, ont souvent été conquis au prix d’investissements conséquents et constituent un horizon et un repère pour beaucoup, en faveur d’une réforme “extrêmement prudente et progressive”
, mais dont il ne dit pas vraiment quelle forme elle devrait alors prendre.
C’est dans la réduction des inégalités entre ceux qui ont un statut et les autres que réside la clé d’un rapport plus détendu à l’avenir et partant un accroissement du bien-être social. Mais faire progresser cette idée supposerait de trouver les moyens pour faire baisser significativement, dans le contexte français, la peur du déclassement. Tout d’abord en cessant d’agiter et d’amplifier une menace, qui ne concerne réellement qu’un petit nombre de personnes. Ensuite, en cherchant à faire évoluer la conception que nous avons de la réussite sociale comme acquisition d’un statut valant supplément d’être
. On peut sans doute souscrire à cela, mais pour aller plus loin, il faudra recourir à un concept plus riche de l’action humaine que celui que l’auteur aura mobilisé tout au long de cette étude.
A lire aussi sur nonfiction.fr:
- 'Sociologie des récessions ou récession de la sociologie?', un article d'Emmanuel Pierru sur le même ouvrage.
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Thierry Catrou