Un testament psychanalytique
[lundi 05 octobre 2009 - 23:00]
Psychanalyse
Essais sur la Mère morte et l'oeuvre d'André Green
André Green, Martin S. Bergmann, Christopher Bollas
Éditeur : Editions d'Ithaque
Donner à réfléchir, donner à rêver, ou faire de psychopathologie ?
Tout ne plaira pas à tout le monde dans les contributions rassemblées. Comme d’habitude, l’inégalité des talents saute aux yeux. La littérature psychanalytique est scientifiquement fragile. La théorie sans lendemain y abonde, mentionnée par révérence pour le puissant du jour au sein d’un petit cercle dérisoire. Il est sûr que la lubie privée y occupe trop souvent le devant de la scène, mettant l'inanalysable d’Untel, ce dont il ne veut pas démordre, "au service" de la psychanalyse, avec de douteuses conséquences. On a aussi cela dans les sciences humaines contemporaines, dont c’est une tare connue. Sauf qu'il s'agit chez les psychanalystes, qui n’ont pas de normes bien solides de professionnalisme, d’un défaut plus criant. Mais la psychanalyse est aussi fragile sur le plan rhétorique. S’y faire entendre est un défi. Si je me permets de suggérer un ordre de lecture un peu différent de celui choisi par les éditeurs des Essais sur La mère morte, c’est pour que le lecteur, après avoir saisi ce que Green apporte, perçoive la difficulté de certains des contributeurs en rester à ce qui est évocateur dans le concept de mère morte. Trop souvent, une pesante récupération à prétention descriptive ou pseudo-objectivante empêche justement le lecteur de poursuivre sa rêverie sur les cas. On a le désagréable sentiment que les mises en garde de Green sur les dangers de l’objectivation psychopathologique de la psychanalyse, prise comme une technologie néo-médicale de manipulation psychique des gens en souffrance, ne sont pas entendues, précisément par ceux qui voudraient rendre hommage à Green en lui faisant l’honneur non-sollicité de produire un nouveau paradigme de la psychopathologie des borderlines… C’est dans ces moments que le récit de cas psychanalytique, l’étrange et fascinante façon de raconter ce qui n’allait pas chez quelqu’un ressemble le plus à de la littérature déchue.
Ces Essais sont pourtant extrêmement suggestifs pour quiconque veut observer comment se produit l'extension des concepts psychologiques ordinaires: comment les platitudes sentimentales acquièrent soudain une profondeur insoupçonnée, comment opère la dialectique de la psychanalyse, quand elle reconfigure le sens des notions psychologiques utilisés d'habitude dans le contexte de la conscience de soi, etc.
Le risque avec ces gestes, poétiques quand ils sont réussis, c’est aussi l'ignorance massive, sinon systématique, de la sous-détermination propre aux concepts psychologiques. C’est l’illusion, autrement dit, qu'il y aurait des critères clairs pour déterminer exactement si telle ou telle situation tombe bien sous le concept de mère morte. Mais ce vice ne frappe que les tentatives d’annexion du concept à des projets de psychopathologie dite clinique, mais en fait objectivante, que Green rejette. Plus on s’avance dans cette direction, moins l’idée de mère morte est convaincante. On a l’impression d’assister au regonflage désespéré, à coups de concepts psychanalytiques, de truismes établis par ailleurs et validés par les biostatistiques (quand la mère a été dépressive, les enfants finissent par aller mal, et d’ailleurs, on trouve tant pour cent de borderlines parmi eux ((De nombreuses enquêtes épidémiologiques ont cerné le fait depuis les années 1980. Encore tout récemment, on pouvait lire des travaux éloquents sur la corrélation entre dépression maternelle et risque accru d’accidents chez leurs très jeunes enfants (
lire ici). En revanche il n’y a jamais eu d’accord évident sur la nature exacte des conséquences pour les adultes d’une mère dépressive dans leur enfance. D’un point de vue psychométrique et clinique, on trouve de tout (
lire ici). L’approche psychodynamique des borderlines peut être considérée comme une tentative pour mettre de l’ordre dans ce désordre, ou mieux, une intentionnalité inconsciente organisatrice dans ce fatras de symptômes. C’est sur ce point que je voudrais terminer : un syntagme comme "mère morte" a une visée interprétative, bien plus que descriptive. Les Essais sur La mère morte gagnent ainsi à être lus comme la juxtaposition d’une bonne idée et des contresens ou des distorsions aveugles auxquelles elle donne lieu. Ainsi, tout à fait indépendamment du conflit violent qui a opposé Green à Lacan, "mère morte" est un équivalent de ce que Lacan appelait (rarement) "père symbolique" : il ne s’agit pas de savoir si cela existe, mais ce que cela change d’ajouter à l’expérience psychanalytique et au corpus hérité de Freud un pareil (et nouveau) "point de vue", ou mieux, un vertex, comme disait Bion. Sauf qu’il faut se laisser entraîner l’œil dans un nouveau lieu, et non pas changer de perspective en pensée, mais changer réellement de position dans le champ de la psychanalyse. Il y va, tout simplement, de ce qu’on attend des psychanalystes, et de ce qui rend leur "bonne formation" si polémique. Il y a va enfin, plus généralement, de la chance que nous nous laissons, ou pas, de parler des autres êtres humains (mais aussi, dans un soin psychique, aux autres êtres humains) d’une façon aussi extraordinaire, dérangeante, et créatrice.
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.
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