L’humanitaire : un nouvel objet d’histoire prometteur
[lundi 21 septembre 2009 - 09:00]
Histoire
L'humanitaire au XXe siècle
Axelle Brodiez, Bruno Dumons (dir.)
Éditeur : La Découverte
Une neutralité confessionnelle apparente
Le second XXe siècle est marqué par un profond renouvellement des structures -l’invention de l’Organisations Non Gouvernementale- et par un recentrement sur les solidarités nationales, surtout dans l’après-guerre en Europe. En France, par exemple, c’est l’heure de la naissance du Secours catholique (1946) du Secours populaire (1946), et d’Emmaüs (1949) qui connaissent, jusqu’à aujourd’hui, des oscillations permettant diverses reconversions. Ainsi, les Trente Glorieuses et leur cycle de prospérité relative rendent moins visibles les militants sur le sol national et amènent certaines énergies humanitaires à se réinvestir dans le Tiers Monde. Deuxième apport : la réévaluation de l’importance de la matrice religieuse, y compris lorsque celle-ci n’est pas explicitée, comme dans des ONG tout à fait laïques telles que « Médecins du monde », « Médecins sans frontière » « Action contre la faim » ou « Handicap international ». Johanna Siméant montre comment l’engagement humanitaire est, de part en part, traversé par une socialisation religieuse catholique, aussi structurante que souvent niée, qui dispose ceux qui en sont imprégnés au don de soi et à la vie communautaire. Participant, pour ceux qui s’y vouent, à une forme de réenchantement du monde, ces ONG non-confessionnelles opèrent bien comme des « entreprises de salut »- pour reprendre l’expression de Max Weber.
Où l’on retrouve l’histoire politique
De même que la neutralité confessionnelle officielle n’empêche pas de s’interroger fructueusement sur l’existence de motivations religieuses, de la même façon, la neutralité politique rend opaque les investissements militants consentis par des générations d’humanitaires, agissant avec des cultures politiques variées mais toujours décisives dans le processus d’entrée en action solidaire. Après 1968, l’humanitaire, par exemple l’association Emmaüs étudiée par Axelle Brodiez, apparaît comme un lieu très attractif pour des militants utopistes et radicaux, car concurrençant les structures politiques traditionnelles comme les partis ou les syndicats. D’où, en France, le prestige des «
French doctors », auréolés de radicalité soixante-huitarde et d’altruisme alternatif avant qu’il se ternisse dans la routinisation de la professionnalisation d’un milieu et les dérives d’une médiatisation à outrance - sur laquelle, en passant, l’humanitaire, sous toutes ses formes, a toujours joué.
Cette dernière remarque évoque quelques pistes suggérées mais non développées par un dossier déjà fort riche : la solidarité consubstantielle entre l’humanitaire et une démocratie d’opinion façonnée par des médias de masse, vecteurs et leviers du combat humanitaire ; l’échelle transnationale (et pas seulement internationale) qui permet la circulation de savoirs et de savoirs-faire, de pratiques au sein d’institutions qui n’éliminent pas l’échelon national mais le font jouer autrement et le relativisent ; le rapport de l’humanitaire avec le paradigme colonial et la mission civilisatrice dont les continuités frappantes, bien que soigneusement cachées, sont ici abordées par le cas de la médecine missionnaire et l’itinéraire du docteur Louis-Paul Aujoulat, du Cameroun à la France [Guillaume Lachenal et Bertrand Taithe]. Sur un mode polémique, Immanuel Wallerstein a récemment mis en exergue l’héritage de la mission civilisatrice dans le moderne « droit d’ingérence
» ; enfin, faire jouer le critère du genre dans ce monde essentiellement masculin devrait amener de nouvelles connaissances sur les valeurs intériorisées par la militance humanitaire
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