Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
PAR BARNABE LOUCHE*
Ce week-end, le Nouvel Observateur fait sa "une" sur un spécial Immobilier. Sujet essentiel il est vrai pour l'hebdomadaire qui se prétend de gauche, la veille de l'université d'été du PS de la Rochelle et au moment où tout le monde parle des primaires, des alliances et autres questions relatives à l'avenir de la gauche. Autre petite pique, quand même, un sondage sur "la percée de Dominique Strauss-Kahn" - histoire de semer un peu la zizanie au PS.
Cette logique, "j'aime tellement la gauche que je lui tape dessus en permanence à bras raccourcis" depuis 6 mois serait anecdotique si elle ne reflétait, en fait, un véritable agenda politique du Nouvel Observateur en faveur de Nicolas Sarkozy.
Beaucoup se sont étonnés de la longue interview d'avant les vacances avec le président de la République, consternante par le choix des questions, le cirage de pompes du président Sarkozy, le fait qu'on colle à son agenda médiatique, et plus encore par le fait que la rédaction n'a pas été associée à cette interview. Les attaques à répétition contre le PS dans le Nouvel Observateur (parfois nominatives et déplacées contre Benoit Hamon ou Claude Bartolone - qui, je précise, ne sont pas parmi mes amis) montrent un agenda et des réglements de compte personnels. Interrogés il y a quelques jours, plusieurs responsables du Nouvel Observateur confirment que jamais dans l'histoire du Nouvel Observateur une interview du président de la République n'a été décidée en secret, sans associer les chefs de rubrique politique, et sous le prétexte qu'elle a été faite dans l'urgence pendant le week-end..."et comme s'il n'y avait pas de téléphones portables". On me précise aussi qu'on n'a jamais vu un directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, ni d'aucun journal d'ailleurs, mettre son nom pour signer une interview... avant celui des autres rédacteurs. Les rumeurs les plus folles circulent d'ailleurs en cette fin du mois d'août sur le fait que le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, après avoir été pressenti pour être ministre de la Culture, serait en course pour la présidence de France Télévisions, à la fin du printemps prochain (ce qui expliquerait l'interview de Sarkozy... qui portait étrangement beaucoup sur France Télévisions).
Toujours est-il que depuis sa victoire à la direction du PS, Martine Aubry n'a fait l'objet d'aucune interview digne de ce nom dans le Nouvel Observateur et d'aucune "une". On peut l'aimer ou pas, mais dans aucun pays au monde, un hebdomadaire national prétendument de gauche n'aurait assisté à l'élection d'un nouveau leader au PS sans s'y intéresser et sans lui accorder plusieurs "unes".
Et pour corriger l'absurdité de l'interview Sarkozy d'avant l'été, on aurait pu imaginer en cette rentrée - même si on ne l'aime pas, même si on ne croit pas en elle - que le Nouvel Observateur mettrait Martine Aubry à sa "une", avec un dossier sur "ses idées", "comment elle compte reprendre la main", "comment elle va battre Sarkozy", "quelle est son équipe", "qui sont ses intellos, ses technos" etc. ce que le Nouvel Observateur a toujours fait avec les leaders de la gauche, quels qu'ils soient, et même quand ils ne croient pas en eux...
Je m'interrogeais sur ces évolutions du Nouvel Observateur lorsque j'ai appris de sources directes cette information. Le directeur du Nouvel Observateur a bien proposé à Martine Aubry, avant l'été (au moment de l'évènement Sarkozy), une interview pour le Nouvel Observateur. Il s'agissait d'une interview de deux pages avec le directeur de la rédaction, et Martine Aubry, sur HADOPI. Pas sur le PS, pas sur les primaires, pas sur la gauche... écoutez bien : sur Hadopi.
Cette information m'a été depuis confirmée dans l'entourage de la première secrétaire du PS (qui a bien sûr refusé cette interview). Tout s'explique maintenant en matière d'agenda personnel. On accorde 10 pages d'interviews et la "une" au président Sarkozy... et on propose deux pages intérieures à Martine Aubry sur Hadopi avec l'inventeur en chef de cette loi sarkozyste désastreuse qui a fait l'objet d'une censure historique du Conseil Constitutionnel sur la question de la liberté d'expression. Et lors de l'université d'été du PS, on fait la "une" sur un Spécial Immobilier. Le point important si vous avez trop d'argent à placer : "La folie Scellier". C'est en page 62.
Avec un journal "de gauche" comme le Nouvel Observateur, Nicolas Sarkozy peut dormir sur ses deux oreilles. La follie Scellier, on vous le disait bien.
* Barnabé Louche est chef du pole politique de Non Fiction.
COMPLEMENTS & REACTIONS
* Cet article a suscité des milliers de lectures sur nonfiction, il a été repris sur rue89 (plus de 14.000 visites et des centaines de commentaires) et bétapolitique notamment, et a fait l'objet de mentions dans des dizaines de blogs et médias, y compris aux Etats-Unis (blog French Politics). Le directeur adjoint de la rédaction du Nouvel Observateur, Michel Labro, nous a précisé "qu'une interview de Martine Aubry de deux pages a été publiée dans l'édition du 28 mai 2009, titrée "Martine Aubry, droite dans ses bottes". Il précise que le sondage ne portait pas sur Dominique Strauss-Kahn mais sur 11 présidentiables : à l'époque DSK faisait une percée, comme d'autres sondages, dans d'autres journaux, l'ont également pointé ». Dont acte (mais nous le savions déjà).
* Denis Olivennes, PDG du Nouvel Obs., a également répondu à cet article : voir son droit de réponse.
* Certains nous ont reproché d'avoir publié ce texte alors qu'il ne concernait pas les idées et les livres. Or, nonfiction a, depuis son origine, voulu être un site qui se proposait de contribuer, par les critiques des livres, et les idées, à repenser la gauche (au sens large, sans exclusive, en conservant notre liberté et sans être "embedded"). Le débat autour de la nouvelle ligne du Nouvel Observateur s'inscrit pleinement dans cette logique. Il est intéressant de signaler d'ailleurs que dans le numéro du journal cette semaine, la bagarre dont nous nous sommes faits l'écho, est clairement lisible pour qui sait lire. Jacques Julliard y publie un remarquable papier de 3 pages qui est une attaque frontale contre le directeur de la rédaction, Denis Olivennes. Julliard y démonte point par point toutes les idées de l'actuel PDG du journal. Ce papier sans compromis, de gauche, moderne, qui ne veut aucune alliance ambigüe avec le centre est suivi par une réponse de Denis Olivennes, justement. Affaire à suivre, donc. (BL)
24 commentaires
Désabonné
Ludovic
Mais ce que je trouve problématique dans l'article et a fortiori dans les commentaires, c'est l'immense écart entre les différentes informations et la conclusion qu'on en tire. En effet, l'info principale, c'est que l'Obs a proposé à Martine Aubry une interview de 2 pages sur Hadopi (une info qui ne me semble pas particulièrement subversive) et la conclusion de l'article, c'est que le nouvel Obs n'est plus un journal de gauche en raison de l'agenda personnel et des ambitions de son directeur.
En clair, les arguments donnés ne permettent vraiment pas de soutenir la conclusion.
Enfin, je terminerai par ce que tu écris sur les sondages et ma naïveté de les croire "comme si cela n'était pas mis en scène". On peut formuler à l'égard des sondages des critiques très pertinentes (je pense p. ex. à Bourdieu dans "L'opinion publique n'existe pas") mais écrire qu'ils sont mis en scène parvient à être à la fois terriblement simpliste et largement faux. On peut douter de ce sondage mais jusque là je n'ai lu aucune raison d'en douter. Ta position est donc assez naïve tout en ayant l'apparence de la radicalité.
Ludovic Réponse
Ludovic
L'info nouvelle que vous amenez est qu'on a proposé à Martine Aubry une interview sur Hadopi. Ce projet de loi a été au centre des discussions au PS. Donner à sa première secrétaire la possibilité de s'exprimer sur cette question me semble donc assez légitime.
L'interview de Sarkozy ? Les questions posées reflétaient souvent un regard critique sur son action ou sa conception de la fonction. Qu'un journal de gauche donne au Président de la République la possibilité de s'exprimer dans ses colonnes me semble également difficile à remettre en question.
Pas de une sur le PS au moment de l'université d'été ? Je ne vois pas bien la raison pour laquelle, chaque année, l'Obs devrait consacrer sa une à la Rochelle.
L'article qui souligne la percée de DSK dans un sondage - qui porte sur les principaux candidats du PS - montre simplement qu'en ce moment, Strauss-Kahn se profile comme le meilleur candidat du PS pour 2012. Le sondage est beaucoup plus complet que ceux proposés par les autres journaux et, vu les résultats, il était difficile de le commenter autrement. Par ailleurs, vous oubliez qu'un article souligne aussi, à la lumière de ce sondage, que Martine Aubry reste une candidate crédible.
Enfin, il y a bien deux visions de la gauche qui sont proposées cette semaine. Que vous marquiez une préférence personnelle pour celle de Julliard me semble compréhensible mais celle d'Olivennes donne à lire une gauche moderne qui maintient cependant ses objectifs historiques : la lutte contre la rente.
Marc44
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